En Sarthe des Chrétiens sont en Marche, en lien avec la CCBF

Archives de la catégorie ‘Articles de fond’

Des ADAPs ou des messes ?

Doyenné de la Couronne-Ouest

Paroisses de la Suze, Roëzé, Fillé, Louplande et Foulletourte

Quelques convictions sur la question du rassemblement dominical

Depuis ma prise en charge de tout le doyenné, malgré la présence de trois confrères retraités, nous avons cessé de tourner dans les différents villages des paroisses. La messe dominicale est donc théoriquement célébrée en un lieu central dans chaque paroisse. Depuis, des personnes ont cessé toute pratique.

En 2006, dans l’incapacité de proposer la messe chaque dimanche dans chaque paroisse, les EAP ont choisi de mettre en place deux à six Assemblées Dominicales Autour de la Parole (sans communion) par an et par paroisse. Les équipes liturgiques ont été formées. Avec la maladie de deux des trois prêtres retraités, le nombre des ADAP a augmenté. Elles sont aujourd’hui proposées une à deux fois par mois.

Forts de cette pratique des ADAP depuis plus de  quatre ans, je constate :

  1. Que l’habitude est prise par les fidèles malgré les légitimes réticences du début.
  2. Qu’il y a moins de monde qu’à une messe (entre 25 et 40 personnes contre 30 à 70 personnes pour la messe selon les lieux), mais les gens sont heureux de s’y retrouver. Paradoxalement, les fidèles disent qu’ils se sentent faire corps. Des gens qui ne peuvent s’approcher de la table eucharistique s’y trouvent bien. La paroisse ne se fait pas exclusivement par l’eucharistie : j’en suis témoins. L’ADAP peut être une belle célébration qui creuse le désir de l’eucharistie.
  3. Que cette pratique évite une dispersion des fidèles et entretient les liens fraternels nécessaires à la vie de la paroisse et au maintien des services pour la mission de proximité. Ainsi la paroisse ne dépérit pas.
  4. Qu’une minorité de personnes qui la désire se déplace vers la messe la plus proche.

Chaque fois que la messe est centralisée sur le doyenné (cendres, semaine sainte, quelques dimanches par an, etc.),  je constate:

  1. Que ce sont, certes, des moments de fête nécessaires, mais que seuls se déplacent les fidèles, « piliers » de nos paroisses. Les autres (la majorité) ne pratiquent pas à ces occasions sinon via leur petit écran peut-être.
  2. Que le co-voiturage, chaque fois qu’il est proposé, est un échec. Il est difficile à mettre en œuvre. Cela ne marche pas.

Faut-il centraliser, aujourd’hui, la messe dominicale au niveau du doyenné ? Je ne le pense pas, pour plusieurs raisons :

  1. Le risque est grand de se retrouver entre « piliers » et convaincus seulement. Les familles du caté ont du mal à se déplacer sur un tel territoire. Nous le mesurons déjà.
  2. On accélère la déchristianisation des campagnes, en abandonnant les personnes qui ne se déplaceront pas, en détruisant les paroisses dont les membres ne se rassembleront plus localement et en décourageant les fidèles bénévoles qui ne s’engageront pas forcément au niveau du pôle eucharistique éloigné de leur lieu de résidence.
  3. Qu’est-ce qui est juste : être dans la norme ou permettre au plus grand nombre de fidèles de pratiquer sa foi ?

Enfin, vu l’âge moyen des fidèles et le rythme de vie des jeunes familles, est-il réaliste d’envisager fidéliser les paroissiens sur des rassemblements à l’Eglise hors du dimanche, inscrit en chacun comme jour du Seigneur? Dans mon doyenné, les propositions spirituelles en semaine rassemblent très peu de monde.

Bref, centraliser le culte dominical au niveau d’un doyenné autour de l’eucharistie et du prêtre et penser que les paroisses continueront d’être missionnaires localement n’est-ce pas viser la quadrature du cercle? Est-ce consentir au réel ?

La question du dimanche est liée à celle de la vie des paroisses et de leur existence territoriale. C’est un chantier qu’il devient urgent de mener et qui mérite une démarche synodale du peuple de Dieu en Sarthe.

Renaud LABY

Annonce et proposition de la foi aujourd’hui par André Fossion s.j.

Ce texte est la transcription d’une conférence donnée au grand séminaire de Milan le 26 avril 2012. Il peut être transmis librement par les réseaux sociaux et sites internet qui désirent l’accueillir et le diffuser.

Annonce et proposition de la foi aujourd’hui

Enjeux et défis

Par André Fossion s.j. *

Nous le savons bien, il y a aujourd’hui un monde qui meurt et un monde qui naît. Cette mutation socioculturelle de grande envergure touche tous les domaines et affecte bien entendu le christianisme. Forcément, celui-ci est atteint ; il y a aujourd’hui un christianisme qui meurt, mais aussi, nous pouvons l’espérer, un christianisme qui naît. C’est à cette émergence d’un christianisme renouvelé que je voudrais consacrer mes propos, ce matin, devant vous. Ces propos seront, à la fois, humbles, francs et aussi, je l’espère, engageants.

Mon exposé sera divisé en trois parties. La première partie prendra la mesure des défis nouveaux et inédits qui mettent en crise la foi chrétienne et sa transmission aux générations à venir. La deuxième partie posera la question de savoir comment vivre spirituellement cette situation de crise ? De quelle spiritualité avons-nous besoin aujourd’hui pour favoriser l’émergence d’un christianisme renouvelé. Enfin, dans un troisième temps, je proposerai trois orientations pastorales qui peuvent contribuer à l’émergence de ce christianisme renouvelé.

1. LA REMONTÉE EN PUISSANCE DE SAGESSES PAÏENNES 1.1. Une double sécularisation : publique et privée.

Le monde occidental européen a connu, me semble-t-il, une double sécularisation. La première est la sécularisation de la vie publique. Cette sécularisation de la vie publique a été engagée, de manière décisive, dès la fin du XVIII siècle avec la révolution démocratique, l’affirmation des droits de l’homme, le développement des sciences et l’autonomie de la raison philosophique. Dans cette société nouvelle issue de la modernité, la religion ne joue plus, comme dans l’ancien régime, un rôle de fondement ou d’encadrement. En d’autres termes, la société moderne s’est émancipée de la tutelle religieuse et cléricale. Pour autant, la religion ne disparaît pas, mais est renvoyée au libre assentiment de l’individu dans un univers devenu pluraliste. Dans le passé, en période de chrétienté, naître et devenir chrétien allaient ensemble. La foi se transmettait avec l’ambiance culturelle ; elle faisait partie des évidences communes. La doctrine se transmettait sous le régime d’un triple « il faut » : les vérités à…

*  Voir une notice bio-bibliographique en dernière page.

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croire, les commandements à observer et les sacrements à recevoir. Au contraire, avec l’avènement de la modernité, ce que la société transmet, ce n’est plus la foi, mais la liberté religieuse du citoyen. C’est le premier effet de la sécularisation : tandis que la société devient politiquement laïque, la foi religieuse passe dans le domaine des convictions libres et personnelles. Le christianisme lui-même a contribué d’ailleurs à cette émancipation de la société par rapport à la religion. C’est ainsi que Marcel Gauchet parle du christianisme comme « la religion de la sortie de la religion 1 »

Mais on assiste aujourd’hui à une deuxième phase de la sécularisation : non plus seulement la sécularisation de la vie publique, mais la sécularisation de la vie privée elle-même. Ce sont les individus eux-mêmes qui, aujourd’hui, s’éloignent des formes héritées du christianisme parce qu’elles ne croisent plus leurs aspirations, parce qu’elles ne font plus sens, parce qu’elles sont devenues largement illisibles et même incroyables. On assiste, en effet, aujourd’hui, à une prise de distance massive des individus par rapport au christianisme institué. Les symptômes de la crise sont évidents : diminution du nombre de pratiquants, moins d’enfants catéchisés, crise des vocations sacerdotales et religieuses, communautés vieillissantes, etc. Les résistances par rapport à la foi chrétienne sont multiples. J’ai coutume d’en repérer cinq :

– Dieu indécidable. C’est la position agnostique. On ne sait pas et on ne saura jamais si Dieu existe.

– Dieu incroyable, C’est la position d’une certaine conception de la science qui réduit le réel à ce qui est vérifiable.

– Dieu insupportable. C’est ce que ressentent tous ceux et celles qui se sont éloignés de leur éducation chrétienne parce qu’elle pesait sur eux comme un carcan dogmatique et moralisant qui ne les faisait plus vivre et dont ils se sont libérés pour grandir en humanité. La foi chrétienne apparaît pour eux comme un obstacle à leur humanité.

– Dieu indéchiffrable. La résistance consiste ici dans la difficulté de comprendre, face à l’étrangeté, la diversité ou la complexité des langages qui rendent perplexes.

– Dieu inclassable. Ici, c’est la question de Dieu elle-même qui se dissout. Elle tombe dans le non-lieu. On peut se passer de la question de Dieu et s’installer tranquillement dans une vie areligieuse.

Ces cinq résistances constituent peu ou prou ce qui est transmis en héritage aux jeunes générations. Elles constituent, comme pour nous-mêmes, d’ailleurs, ce qu’elles ont à traverser et à dépasser pour accéder à la foi d’une manière mûrie et personnelle.

1.2. La remontée des sagesses

Ce qui émerge de cette résistance à l’héritage chrétien, c’est, sous des formes neuves, le retour aux sagesses sans vérité transcendante, visant de manière pratique, le bien vivre aussi bien individuel que collectif, sans autre horizon que celui de la vie présente. Je rejoindrais ici volontiers l’analyse de Chantal Delsol dans son ouvrage « L’âge du renoncement ». Sa thèse est que l’on assiste aujourd’hui à la réinstauration de modes d’êtres et de pensée comparables à ceux qui précédèrent l’Occident chrétien et à ceux qui se déploient en dehors de l’occident chrétien, en particulier le bouddhisme. « Tout se passe, dit-elle, comme si l’humanité occidentale (c’est du moins vrai pour l’Europe) regagnait après un long éclair les pénates de l’homme de toujours. (…) L’effacement de la croyance en Dieu unique signale un retour, sous des formes neuves, aux mythes et aux sagesses qui ont structuré avant et ailleurs l’esprit…

1 Voir notamment, Marcel GAUCHET, La religion dans la démocratie, Gallimard, Paris, 1998.

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des hommes 2. » On assiste, dit-elle, à un véritable retournement de toute la vision de l’existence. La parenthèse des monothéismes se ferme et reviennent en puissance les sagesses, les manières d’être qui renoncent à la prétention de vérité, aménagent le monde du mieux que l’on peut, puisqu’il est notre seul sacré, complètement séculier cependant. Ces sagesses manifestent un équilibre subtil de stoïcisme, d’épicurisme et de panthéisme. Stoïcisme, parce qu’il n’y a pas d’au-delà à espérer et qu’il faut bien se résoudre à la mort et aux limites du monde qui est le nôtre. Epicurisme, car, dans ces limites consenties, il existe néanmoins une voie de bonheur qui consiste à aménager autant que possible une vie heureuse et plaisante pour soi-même comme pour autrui et pour la société. Panthéisme enfin, au sens où il n’y a pas d’arrière-monde, ni d’au-delà, ni d’altérité qui le transcende, qui parle, appelle ou pourrait se révéler. Le monde, la nature est le seul réel qui nous soit donné. Il est silencieux et sans finalité. C’est nous qui l’habitons de paroles et de projets. Dans son ouvrage L’esprit de l’athéisme, André Comte-Sponville nous prévient. Il faut aimer davantage, mais espérer moins. « C’est l’amour non l’espérance qui fait vivre 3 », écrit-il. Il convient dès lors de rabaisser nos prétentions de sens et d’abandonner nos espérances, en nous efforçant de vivre humainement, sans elles, dans le destin pragmatique de la vie ordinaire. Ainsi, la morale se substitue-t-elle à la religion et la sagesse à la foi.

1.3. Le christianisme tenu en respect, mis à distance et aussi à dépasser

Cette remontée des sagesses païennes n’est pas simplement un retour à un passé ancien. Ces sagesses d’aujourd’hui, en effet, ont appris de l’histoire ; elles se sont forgées dans le combat pour les droits de l’homme et se sont nourries de l’apport des sciences. Elles gardent aussi le souvenir du christianisme. Elles en reprennent les valeurs essentielles et, en ce sens, lui sont fidèles. Elles se montrent redevables et reconnaissantes à son égard. Elles lui manifestent même gratitude et respect. Comte-Sponville, par exemple, écrit ceci qui me semble symptomatique de notre époque : « Il m’arrive de me définir comme athée fidèle ; athée, puisque je ne crois en aucun Dieu ni aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres 4. »

Mais si les sagesses manifestent du respect à l’égard du christianisme, elles entendent aussi le « tenir en respect », c’est-à-dire le mettre à distance pour s’en protéger. Les sagesses d’aujourd’hui, en effet, gardent aussi en mémoire les dérives, les déviations et les perversions que le christianisme a manifestées tout au long de son histoire et dont le goût amer subsiste encore dans les consciences et jusque dans les corps. Ce goût amer a pour nom le dogmatisme, la tutelle cléricale, la prétention de savoir, la culpabilisation, le soupçon jeté sur le plaisir, la suprématie masculine, etc. Ces dérives n’apparaissent pas simplement comme accidentelles ou de circonstances, mais comme liées à la prétention de savoir qui n’est jamais loin de la volonté de puissance et de la violence. En ce sens, nos sagesses païennes entendent bien tenir à distance le christianisme, défendre la laïcité de la société et la protéger de toute puissance hégémonique. Davantage même, le christianisme apparaît comme un stade à dépasser, pour laisser place à une humanité moins ambitieuse peut-être puisqu’il n’y a pas d’au-delà, mais plus sereine, plus pacifiée et réconciliée. Chantal Delsol exprime bien l’enjeu de la situation où nous sommes : « C’est le monde du monothéisme, écrit-elle, qui se révèle…

2 Chantal Delsol, L’âge du renoncement, Cerf, Paris, 2011, p. 8.

3 André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006, p. 217.

4Ibidem, p.42

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une exception et nous sommes en train de nous soustraire à cette exception. (…) Cela n’indique pas que nous serions des monstres retournés à la barbarie. Nous sommes tout simplement en train de retrouver des référents plus relatifs, plus lâches et moins exigeants, de ceux dont tous les humains se sont saisis pour vivre en bonne intelligence avec leur monde. Cette métamorphose qui ne nous prive ni de culture, ni de vie sociale ni de vie morale transforme cependant notre rapport au monde, avec une radicalité dont nous sommes loin de soupçonner encore l’ampleur et les conséquences 5. »

Même si tous nos contemporains ne se posent pas la question à ce niveau de radicalité, rencontrer la question est utile pour tous. Nous avons affaire à un changement de paradigme socioculturel. La situation est inédite. Aussi, sommes-nous appelés à la vivre avec humilité, audace et espérance, en nous disposant à opérer librement les changements nécessaires au sein de l’Église que la fidélité à l’Évangile pourra nous inspirer, pour apprendre du monde, pour y faire entendre la proposition chrétienne et la faire valoir d’une manière qui la rende audible et désirable par nos contemporains.

2. UNE SPIRITUALITE POUR VIVRE LE MOMENT PRÉSENT DE LA MISSION

Face au défi que représentent les sagesses se substituant à la foi, il ne convient pas de proposer immédiatement des perspectives pastorales. Il nous faut passer, d’abord, par une réflexion de fond sur les attitudes spirituelles à adopter pour tenir dans la brèche et traverser ce moment inédit qui est le nôtre avec espérance. Nous avons besoin aujourd’hui plus que jamais d’une spiritualité pastorale. L’évangélisation du monde contemporain commence en nous, dans les interpellations de l’Évangile que nous y entendons, dans les attitudes que nous adoptons à son égard. L’enjeu est de laisser advenir, avec discernement à la lumière de l’Évangile, ce qui aspire à naître en nous, dans l’Église et dans le monde. Aussi, voudrais-je, dans ce deuxième moment de mon exposé, proposer quelques attitudes spirituelles fondamentales pour les pasteurs, et plus globalement pour l’ensemble des chrétiens dans leur mission d’annoncer l’Évangile.

2.1. « Voir Dieu en toutes choses »

La formule est ignatienne, vous le savez. Elle est apparue dans un contexte de crise personnelle intense comme aussi de changement de paradigme culturel. La formule n’est pas neuve, mais garde toute sa pertinence dans un monde précisément de grande mutation où la foi chrétienne est mise à l’épreuve. « Voir Dieu en toutes choses », c’est pour le témoin reconnaître l’amour de Dieu à l’œuvre dans le monde. C’est reconnaître, dans le concret de l’existence, Dieu qui engendre à sa vie, aime, relève, sauve, invite tout un chacun à devenir lui-même. Aujourd’hui, à cet égard, dans le monde sécularisé qui est le nôtre, n’aurions-nous pas à aiguiser notre regard pour y reconnaître l’Esprit de Dieu « qui pénètre toute chose 6 » ? Dans la culture actuelle où Dieu n’est ni évident à l’intelligence ni nécessaire pour vivre, n’aurions-nous pas à y reconnaître la grandeur de l’homme qui peut se passer de Dieu comme aussi la grandeur de Dieu qui, dans sa générosité, ne s’est pas rendu nécessaire à l’homme pour qu’il vive une vie sensée, joyeuse et généreuse et soit engendré à sa vie ? En d’autres termes, dans un monde qui se passe de Dieu, nous avons à l’y voir en discernant dans sa non-évidence, dans sa non-nécessité la trace même d’un Dieu qui donne la vie gratuitement en…

5 Chantal Delsol, op.cit., p.128-129.

6 Paul VI, Discours de clôture du Concile Vatican II, le 7 décembre 1965.

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s’effaçant, en se retirant dans la discrétion. La foi chrétienne, en effet, ne nous a-t-elle pas appris à reconnaître Dieu dans sa kénose ? Ainsi avons-nous à reconnaître l’œuvre de Dieu dans le monde de l’incroyance et des sagesses là où il naît d’un vrai dialogue et d’une interrogation  authentique. Ce monde, en d’autres termes, dit quelque chose de la grâce de Dieu qui engendre et sauve tout en s’effaçant. L’incroyance n’est pas de soi le fruit d’un péché qui obscurcit la conscience. La non-évidence de la foi ainsi que la possibilité de vivre sans elle laissent voir l’infini de l’amour de Dieu qui donne sans compter, sans retour obligé. C’est de cet infini de l’amour de Dieu et de l’espérance nouvelle qu’il ouvre pour le monde dont nous sommes les témoins.

2.2. Reconnaître la foi chrétienne comme non nécessaire pour le salut, mais les béatitudes évangéliques comme unique chemin de salut

Voyant Dieu à l’œuvre en toutes choses, en vertu de la générosité de son amour, il nous paraît particulièrement important, dans le monde sécularisé et pluraliste d’aujourd’hui, de souligner combien notre foi chrétienne nous conduit à reconnaître, sans détour, qu’elle n’est pas un passage obligé pour être engendré à la vie de Dieu et être sauvé. Dans un contexte bien différent, certes, nous pouvons dire aujourd’hui avec Pierre à l’assemblée de Jérusalem : « Qui sommes-nous pour pouvoir empêcher Dieu d’agir » (Ac 11,17). Nous sommes témoins du salut, mais nous ne pouvons en mesurer l’étendue. Nous ne sommes pas en droit de le limiter. A la fin de l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi , Paul VI écrit ceci : « Il ne serait pas inutile que chaque chrétien et chaque évangélisateur approfondisse dans la prière cette pensée : les hommes pourront se sauver aussi par d’autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l’Évangile » (§80). Cette phrase de Paul VI, reprise dans les Lineamenta (§2) du prochain synode sur l’évangélisation, souligne que Dieu peut sauver par les moyens qui sont les siens. Grâce à Dieu, en raison de sa générosité, il y a d’autres voies d’engendrement à la vie de Dieu que la foi chrétienne. Bien sûr, comme chrétiens, nous pouvons dire que la grâce de Dieu pour le monde se manifeste et est agissante dans l’Église et par ses sacrements, mais il nous faut aussi tenir cette autre affirmation de Gaudium et Spes, reprise dans le Catéchisme de l’Église Catholique 7 qui dit ceci : « Puisque le Christ est mort pour tous, et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé(s) au mystère pascal 8. » C’est dire que la puissance salvifique de Dieu s’étend bien au-delà des réalités ecclésiales 9. Celles-ci témoignent de la grâce de Dieu, mais sans pouvoir la limiter. La grâce de Dieu est signifiée et passe par les sacrements, mais cette grâce opérante de Dieu n’est pas liée aux sacrements 10. Elle les déborde. En fait, l’unique chemin pour le salut est la voie des béatitudes. « Heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, heureux les affamés de justice, heureux les artisans de paix, le Royaume des cieux est à eux ». Mais ces béatitudes n’impliquent pas une appartenance à telle ou telle religion ou conviction. L’Évangile des béatitudes s’adresse à tous et toutes. Il appartient, bien entendu, à la tradition chrétienne, mais il nous force à voir, au-delà de cette tradition, la puissance créatrice et salvifique de Dieu en tout être…

7 Catéchisme de l’Église Catholique, 1992, §1260.

8 GS 22 ; voir aussi LG 16 ; AG 7

9 La prière eucharistique prie « pour les hommes qui se sont endormis dans l’espérance de la résurrection et pour tous ceux qui ont quitté cette vie ». Cette prière manifeste que la grâce de Dieu s’étend aux uns comme aux autres.

10 « Dieu a lié le salut au sacrement du Baptême, mais il n’est pas lui-même lié à ses sacrements » in Catéchisme de l’Église Catholique, §1257.

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humain – de toute religion, conviction ou culture – dès lors qu’il les met en pratique ou, au moins, en a le désir.

2.3. Vivre la charité d’abord !

En conséquence, la première mission des chrétiens est de vivre, eux-mêmes, dans l’esprit des béatitudes. Nous sommes tous et toutes redevables de l’amour qui vient de Dieu, qui est répandu dans les cœurs. Ceci nous invite à aimer de la même manière que nous sommes aimés. Dès lors, notre première mission de chrétiens est de rejoindre ce courant de charité qui existe dans l’humanité, qui nous précède, dont nous sommes redevables, et d’y prendre part autant que nous le pouvons, au nom même de notre foi. L’Église, en ce sens, est prioritairement « ordonnée » à la charité, au service, avec tous les hommes de bonne volonté, sans prosélytisme ni ecclésio-centrisme. Il s’agit ici tout simplement de faire grandir l’humanité, de participer à l’engendrement à la vie que Dieu donne et qui n’a d’autre voie que celle de l’amour et de la charité. En ce sens, la communauté des chrétiens est fondamentalement diaconale : « L’idée de service, disait Paul VI dans son discours de clôture du concile, a occupé une place centrale dans le Concile (…) L’Église s’est pour ainsi dire proclamée la servante de l’humanité (…) Toute sa richesse doctrinale ne vise qu’une chose : servir l’homme 11.» Cette diaconie est une manière aimante d’habiter le monde au nom de la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ, gratuitement, sans autre fin que l’exercice humanisant, vivifiant, de la charité.

2.4. Faire de l’annonce un acte de charité dans le déploiement gracieux de la diaconie pour que la joie soit complétée

Mais alors, si la foi chrétienne n’est pas nécessaire pour mener une vie joyeuse, sensée et généreuse, si la foi chrétienne n’est pas un chemin obligé pour être engendré à la vie de Dieu et avoir accès à son Royaume, a quoi sert-il encore d’annoncer l’Évangile ? Et pourquoi faudrait-il l’annoncer ?… Par charité ! C’est l’amour de l’autre, en effet, qui nous presse d’annoncer l’Évangile. L’annonce est un acte de charité qui vient se greffer sur la diaconie comme son déploiement gracieux. Elle offre à l’autre, par amour, ce que l’on a de plus précieux que l’on puisse lui offrir. Si la foi chrétienne est radicalement non nécessaire pour être engendré à la vie de Dieu, elle est cependant radicalement précieuse, bonne et salutaire pour ce qu’elle permet de connaître, de reconnaître, de vivre et de célébrer. C’est l’amour de l’autre – comme aussi son droit à l’entendre – qui nous presse de lui témoigner notre foi. Non point pour qu’il soit sauvé – Dieu peut sauver sans cela -, mais pour qu’il goûte au bonheur, à la joie de se savoir aimé ainsi, comme fils et fille de Dieu, promis à une vie qui ne finira pas. Et cette reconnaissance est une grâce supplémentaire qui vient s’ajouter à la grâce d’exister ; cette reconnaissance transforme, transfigure l’existence. Elle est une véritable nouvelle naissance : « En Christ, dit Paul, vous êtes une créature nouvelle ». (2 Co, 5-17). L’effet de cette reconnaissance est la joie, ou plutôt un supplément de joie, autant pour le témoin qui propose la foi que pour celui qui y consent : « Ce que nous avons vu et entendu, nous l’annonçons afin que vous soyez en communion avec nous, et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. Et nous vous écrivons cela pour que notre (votre) joie soit complétée 12 » (1Jn 1,5-6).

11 Paul VI, op.cit.

12 « Complétée » , en effet, plutôt que « complète », car le texte grec de l’épître mentionne « ðFðkilpcogjhil » qui est le participe passé passif du verbe « ðkilpôco ».

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2.5. Allier rigueur de la raison et style gracieux

Les résistances par rapport à la foi que j’ai notées plus haut et le défi que représente la montée des sagesses nous convainquent que la foi chrétienne n’est en rien facile. Elle n’est pas spontanée. Elle est et sera de plus en plus, dans le contexte qui vient, le fruit d’un travail personnel, d’une adhésion libre, mûrie et réfléchie. D’où, l’importance de la raison. Le pire, dans la situation présente, serait de s’installer dans la paresse intellectuelle, dans les discours tout faits, usés, convenus d’avance. L’exigence spirituelle, au contraire, est de consentir à un travail de la raison qui s’efforce de rendre la foi audible, intelligible, plausible pour l’homme contemporain dans son langage, sans chercher à le contraindre cependant. Car la proposition de la foi, tout en interpellant la raison, ne la contraint pas. La proposition de la foi n’oblige pas ; elle « donne à penser ». Elle allie, à cet égard, légèreté et gravité : gravité pour les questions qu’elle pose, légèreté aussi pour la liberté qu’elle donne. La proposition de la foi, en effet, ne pèse pas ;  elle ne presse ni n’oppresse, mais s’offre à la libre reconnaissance tant de son bien-fondé pour l’intelligence que de son caractère salutaire pour la vie. En ce sens, le discours de la foi se déploie dans ce double espace de plausibilité et de désidérabilité.

Aussi, concernant la transmission de la foi, nous faut-il, abandonner tout imaginaire de puissance et de pouvoir. Un nouveau croyant sera toujours une surprise et non le produit de nos efforts. Si la foi se transmet, certes, ce n’est point sans nous, sans notre concours. Pourtant, nous ne sommes pas les auteurs de cette transmission. C’est l’homme dans sa liberté qui est capable de Dieu ; « homo capax Dei ». Et c’est Dieu, lui-même, qui n’est pas éloigné de lui. « Dieu n’est pas loin de chacun d’entre nous » (Ac 17,22), disait Paul à l’aréopage des Athéniens. « L’Esprit Saint est l’agent principal de l’évangélisation », nous rappelle Paul VI dans Evangelii  Nuntiandi (§75). C’est dire que nous n’avons pas le pouvoir de transmettre la foi. Mais notre apport propre est de veiller aux conditions qui la rendent possible, compréhensible et désirable. L’action pastorale, effectivement, ne consiste pas à communiquer la foi – ce qui n’est pas en notre pouvoir – mais à la rendre possible, à la faciliter, à en lever les obstacles. « Je suis d’avis de ne pas accumuler les obstacles devant ceux des païens qui se tournent vers Dieu » (Ac 15,19), disait l’Apôtre Jacques à l’issue du Concile de Jérusalem.

C’est pourquoi l’énoncé de la foi, aussi rigoureux soit-il, est-il appelé conjointement à se mouler dans un mode d’énonciation que l’on peut qualifier de gracieux. Le témoignage rendu à la grâce de Dieu touche aussi à la manière de l’énoncer. Rappelons-nous, à cet égard, la phrase de Pierre : « Soyez toujours prêts à rendre raison de l’espérance qui est en vous, mais que ce soit avec douceur et respect » (1Pi 3,15-16) Paul VI souligne aussi dans Evangelii Nuntiandi cette exigence du respect des personnes : « Respect de la situation religieuse et spirituelle des personnes qu’on évangélise. Respect de leur rythme qu’on n’a pas le droit de forcer outre mesure. Respect de leur conscience et de leurs convictions, à ne pas brusquer » (§79). Ainsi rendre raison de la grâce de Dieu implique que le processus d’énonciation soit lui-même gracieux.

Comment caractériser ce style gracieux? Le champ sémantique très riche du mot « grâce » peut nous y aider. Il comporte les notions de gratuité comme dans « gratis », mais aussi de reconnaissance comme dans « gratitude ». Il comporte la dimension de pardon comme dans « gracier ». Il est lié au plaisir et au bonheur comme dans « agréable, agrément ». Il est lié à la beauté comme dans « gracieux ». Il porte encore la mention de douceur, de non violence et de vulnérabilité comme dans « gracile ». Le style gracieux de la proposition de la foi rassemble tous ces traits de gratuité, de gratitude, de pardon, de plaisir, de beauté et de douceur. Et ce style gracieux de la proposition de la foi est lui-même expressif de la grâce de Dieu qui s’y trouve énoncée.

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Je termine ici mon deuxième point. Il s’agissait de préciser les traits d’une spiritualité missionnaire, c’est-à-dire d’une manière d’être en pastorale ou si l’on veut d’un style. Cette spiritualité est appelée à animer l’action pastorale.

3. UN DISPOSITIF PASTORAL RENOVÉ ET OUVERT À L’INNOVATION

J’aborde maintenant le troisième point de mon exposé. De quel dispositif pastoral avons-nous besoin pour donner à l’évangélisation, à l’annonce et à la proposition de la foi, ses meilleures conditions de réussite ?

Une distinction préliminaire : encadrement ou engendrement

En guise de préliminaire, je voudrais distinguer schématiquement ce que l’on pourrait appeler une pastorale d’encadrement et une autre que l’on pourrait appeler d’engendrement.

Une pastorale d’encadrement est une pastorale qui met en œuvre un « plan ». Le plan est élaboré par les responsables et est appliqué sur le terrain. Dans cette pastorale d’encadrement, on définit un ensemble d’objectifs et on planifie les étapes à suivre. Cette pastorale se déroule sous le paradigme de la maîtrise, avec un imaginaire d’entreprise ; on cherche finalement, à partir de ses propres projets et de ses propres forces, à configurer l’Église et le monde à ce qu’on voudrait qu’ils soient.

Une pastorale d’engendrement s’appuie sur d’autres principes. Certes, elle requiert une organisation et un pilotage par les responsables. Mais on parlera ici de « dispositif » plutôt que de « plan ». Contrairement au « plan » qui s’impose d’en haut, le « dispositif »  a pour fonction de « rendre possible ». À l’écoute des aspirations, il se met au service, avec compétence et discernement, de ce qui est en train de naître, en acceptant, de ce fait, une certaine déprise et démaîtrise. Dans une pastorale d’engendrement, on n’est pas dans une logique d’entreprise, mais dans une logique d’émergence. Un dispositif ne part pas d’un imaginaire de puissance détenue, mais il cherche à s’appuyer sur les ressources qui se manifestent dans l’environnement. En fait, dans une pastorale d’engendrement, on accepte ce qui est la condition de toute naissance ; premièrement, on n’est pas à l’origine de la vie et de la croissance ; deuxièmement on engendre toujours autre chose que soi-même. Ce qui naît est toujours différent de soi. C’est pourquoi on peut dire que la pastorale d’engendrement s’inscrit dans l’optique évangélique des semailles. Les paraboles évangéliques des semailles 13conviennent bien, à cet égard, pour la figurer. Elles nous disent que l’évangélisation ne s’effectue pas sous le régime d’une production que l’on maîtrise mais d’une émergence que l’on sert et accompagne après avoir semé.

Les trois propositions pastorales que je vais faire s’inscrivent dans cette perspective.

13 La parabole du grain de moutarde : Mt 13, 31-32,

La parabole du bon grain et de l’ivraie : MT 13, 24-30

La parabole du semeur : Mc 4, 1-9 ;

La parabole de la semence qui pousse toute seule : Mc 4,26-27

La parabole du grain de blé qui meurt en terre : Jn 12,24

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1. Des communautés ecclésiales vivantes et engagées, nourries par l’Évangile, qui prennent en charge le service ministériel

Le risque qui menace l’Église d’aujourd’hui est qu’elle devienne une institution fonctionnelle, dépositaire du sacré qui distribue les sacrements à la frange de la population qui demeure encore empreinte de religiosité et qui, de manière individualiste, sans lien fraternel ni lecture partagée des Écritures, demande des rites. La tentation pour l’Église serait de donner prise à cette tendance et de restaurer le sacré en particulier dans la liturgie afin de conjurer la sécularisation rampante de la société et la montée des sagesses païennes. Mais est-ce bien à cela que nous invite l’Évangile ?

L’annonce évangélique du Christ Jésus et le témoignage rendu à sa résurrection sont d’une autre nature et engagent à d’autres pratiques. La foi en Jésus-Christ ressuscité nous fait entrer dans un style de vie, dans une manière d’être dans laquelle nous nous reconnaissons frères et sœurs en Christ, fils et filles d’un Dieu Père, promis à une vie qui ne finira pas. La foi chrétienne nous rend solidairement témoins de cette grâce déjà à l’œuvre dans le monde et offerte à tous. Elle invite les chrétiens à se réunir pour vivre la fraternité qui leur est donnée au nom du Christ, pour nourrir leur foi, pour la célébrer dans la gratitude, mais aussi pour se disposer toujours à nouveau à rejoindre la vie sociale – « la Galilée des nations » – où le Christ les précède, pour humaniser davantage le monde et y annoncer la Bonne Nouvelle. L’évangélisation aujourd’hui passe par l’existence de communautés chrétiennes qui prennent solidairement en charge la vitalité de leur foi, l’authenticité de leur rassemblement et la détermination de leur engagement au service du monde. Cette tâche évangélisatrice requiert que ces communautés puissent se prendre effectivement en charge sur le plan ministériel.

Mais, allons plus loin dans la lecture des signes des temps et dans le discernement des appels de l’Esprit pour dégager des perspectives plus concrètes pour le temps où nous sommes.

Il y a aujourd’hui une crise des vocations sacerdotales au sens traditionnel du terme, une diminution drastique des pratiquants, un exode massif des jeunes hors des lieux de culte. On ne peut y lire un éloignement de Dieu mais bien plutôt l’effet du changement de paradigme socio-culturel évoqué plus haut qui modifie en profondeur le rapport au religieux. Dans ces conditions où les fidèles chrétiens eux-mêmes se sont libérés de la tutelle cléricale, ce qui importe, c’est qu’ils puissent se réunir et constituer des communautés qui, pastoralement, s’organisent elles-mêmes, se nourrissent des Écritures et veillent à se doter d’un service ministériel qui convienne à leur situation et à leurs besoins. Dans cette situation, ce que dit le concile Vatican II sur le droit des communautés chrétiennes de recevoir en abondance le secours des sacrements prend aujourd’hui toute son actualité : « Comme tous les chrétiens, les laïcs, dit le Concile, ont le droit de recevoir en abondance des pasteurs sacrés les ressources qui viennent des trésors spirituels de l’Église, en particulier les secours de la parole de Dieu et les sacrements » 14. C’est dire que les pasteurs ont le devoir d’honorer ce droit et de veiller à ce que les communautés chrétiennes disposent d’un service sacramentel « en abondance ». Ils ne peuvent, à cet égard, programmer une église avec des seules assemblées dominicales sans prêtre. Ils ne peuvent se résoudre à gérer simplement la pénurie de prêtres à coup d’expédients et de solutions boiteuses, en attendant le retour d’un temps révolu, tout en chargeant les prêtres qui restent en nombre restreint, de tâches impossibles qui les rendront, à terme, autoritaires ou dépressifs. Le temps est vraiment venu d’organiser le service ministériel autrement, d’une manière nouvelle et différenciée. L’Église a la liberté de le faire, avec sagesse et discernement, mais sans peur. La solution n’est pas d’ordonner des personnes…

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mariées comme s’il s’agissait simplement de pallier la raréfaction des prêtres. Là, n’est pas le premier enjeu. Le premier enjeu est ecclésiologique : il s’agit de faire vivre, au niveau territorial ou catégoriel, des communautés responsables et solidaires et d’ordonner alors les personnes qui sont effectivement en charge des communautés afin qu’elles puissent assurer, moyennant une formation adaptée, le service sacramentel dont ces communautés ont besoin.

Dans un monde qui change de paradigme culturel, l’Église me semble aujourd’hui appelée à organiser le service ministériel des communautés d’une nouvelle façon, en permettant une diversité d’appels et d’accès au ministère presbytéral, en se réjouissant de voir en son sein des figures différentes de prêtres et des manières diverses d’organiser le ministère. Dans son ouvrage Qui ordonner ? Vers une nouvelle figure de prêtres, Mgr Fritz Lobinger propose une perspective : « Aujourd’hui, les communautés paroissiales doivent à nouveau assumer la pleine responsabilité de leur vie et de leurs activités, en devenant « auto-ministérielles » (…). Nous suggérons l’introduction dans l’Église d’un nouveau type de prêtres, qui travailleraient en parallèle avec le clergé actuel, dont ils seraient en quelque sorte le complément. Nous nous inspirons ici de saint Paul qui, dans ses épîtres, distingue les prêtres missionnaires, comme Paul lui-même, qui fondent de nouvelles communautés, et les prêtres qui dirigent une communauté et président l’eucharistie, tels les presbytres à Corinthe. C’est de ces exemples que nous tirons les noms donnés à ces deux types de prêtres : les prêtres pauliniens et les prêtres corinthiens15 ». Quoi qu’il en soit, indépendamment de la perspective proposée ici par Mgr Fritz Lobinger, il me paraît que c’est un devoir d’organiser le service ministériel des communautés de manière diversifiée en misant sur les ressources des communautés elles-mêmes, sur leur capacité de prise en charge solidaire.

Sur ce point, le monde dont je disais en commençant qu’il tient l’Église en respect mais à distance, nous regarde. Si, nous appuyant sur les forces vives des communautés, nous organisons de manière différenciée le ministère, avec des figures diverses de prêtres, ceux et celles qui, de guerre lasse, se sont éloignés de l’Église, y reconnaîtront peut-être à nouveau la figure de l’Évangile.

Quant aux communautés chrétiennes, selon ce que je sais et selon l’expérience que j’en ai, à l’opposé de l’inquiétude pour l’avenir qui les attriste, une telle perspective les mettrait en joie et leur redonnerait espoir et confiance. Selon la tradition ignatienne, l’appel de Dieu se laisse entendre dans ce qui établit dans une joie durable. En l’occurrence, ouvrir la perspective d’un service sacramentel pris en charge de manière diversifiée par des personnes issues des communautés et ordonnées à cet effet, serait, à coup sûr, une cause de grande joie et d’espérance pour les communautés chrétiennes d’aujourd’hui. Et partant, une condition pour l’évangélisation.

2. Des communautés au service de l’humanité et porteuses de la Bonne Nouvelle

Ces communautés dont je viens de parler devront acquérir une véritable compétence missionnaire, c’est-à-dire une conscience de leur mission au sein de la société et une conscience des diverses manières de la mettre en œuvre dans un esprit évangélique. Cette compétence missionnaire, me semble-t-il, requiert une juste articulation de la diaconie – le service de l’humanité – et de l’annonce évangélique.

15 Fritz LOBINGER Qui ordonner? Vers une nouvelle figure de prêtres, Collection « Pédagogie pastorale », n°6, Lumen Vitae, Bruxelles, 2008. Fritz Lobinger, né en Allemagne en 1929, vit en Afrique du Sud depuis 1956. Titulaire d’un doctorat en missiologie, il a enseigné en divers lieux d’Afrique et d’Asie. Il a été évêque du diocèse d’Aliwal de 1986 à 2004.

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Dans le deuxième point de l’exposé, j’en ai déjà énoncé le principe. La communauté chrétienne est ordonnée en priorité à la charité, sans prosélytisme ni ecclésiocentrisme. Quant à l’annonce, elle est elle-même un acte de charité qui vient se greffer sur la diaconie comme son déploiement gracieux. Comment, dans le concret, vivre cette articulation entre diaconie et annonce ? Comment vivre la diaconie ? Comment y greffer l’annonce ?

2.1. La diaconie (le service de l’humanité) ou la figuration de l’Évangile dans la

société

La première mission des communautés est de reconnaître et de favoriser la dissémination de figures de l’Évangile dans la société. Entendons par « figures d’évangile » des attitudes, des comportements, des actions, des services qui, effectivement, au-delà de leur sens et de leur valeur immédiats, peuvent faire penser à l’Évangile. L’Évangile nous donne lui-même des exemples de figures : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent » ; ce sont là des faits qui ont leur valeur et leur sens propres, mais qui, en plus, peuvent figurer le Royaume de Dieu. La première mission des chrétiens est de favoriser l’émergence et la dissémination des figures du Royaume dans le tissu social : l’assistance mutuelle, le soutien des faibles, l’éducation des jeunes, la visite des malades, l’accompagnement des mourants, le pardon des offenses, la libération des mauvais esprits, la réconciliation entre les adversaires, le combat pour la justice. Contribuer à l’émergence et à la dissémination des figures du Royaume, c’est, en réalité, identiquement, se mettre au service d’une humanité plus humaine. Et c’est déjà participer à l’engendrement à la vie que Dieu donne

Précisons en trois points la manière de promouvoir la figuration de l’Évangile dans la société .

* La première manière, c’est de reconnaître les figures d’Évangile, déjà là, dans le tissu social. La première attitude de l’Église, dans sa mission pastorale, n’est pas d’apporter au monde ce qu’il n’a pas, mais de rejoindre le monde – « la Galilée des nations » – pour y reconnaître les traces de l’Esprit du Christ ressuscité. En fait, on est toujours précédé par la charité, par l’amour déjà répandu dans les cœurs. Ceci implique de nos communautés chrétiennes qu’elles se laissent évangéliser par les figures d’Évangile qu’elles peuvent reconnaître déjà présentes dans le monde. Jésus avait cette capacité d’apprentissage. Les béatitudes, il les a apprises en les voyant à l’œuvre chez les pauvres de cœur, les miséricordieux, les artisans de paix. De la même manière, en Église, avons-nous à nous laisser instruire par les comportements évangéliques que l’on peut repérer dans la vie des gens que nous rencontrons. Cela requiert de l’Église une capacité d’apprentissage du monde où l’Esprit du Christ nous précède et parle d’une manière qui peut nous surprendre.

* Mais, la tâche des chrétiens n’est pas seulement de reconnaître les figures d’Évangile déjà à l’œuvre dans la société. Elle est aussi de les promouvoir, de s’engager avec tous les hommes de bonne volonté, dans la construction d’un monde plus humain qui puisse figurer l’Évangile. En vertu de leur foi en l’amour de Dieu, les chrétiens ont à promouvoir de toutes les manières, les valeurs évangéliques dans la société et donc à lutter contre tout ce qui « défigure » l’homme. Leur mission, à cet égard, est de s’engager prioritairement dans les lieux de pauvreté, de souffrance, d’exclusion et de désespérance. Ils sont appelés à s’engager de manière inventive dans l’instauration et/ou la restauration de justes relations entre les sexes, entre les classes sociales, entre les générations, entre les cultures, entre les nations, entre les religions, avec la nature. La communauté chrétienne devrait promouvoir des recherches rigoureuses à ces sujets et poser des gestes symboliques prophétiques qui parlent et interpellent les consciences. C’est à travers tous ces engagements que se construit l’amitié…

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entre les communautés chrétiennes et le monde. Rappelons-nous l’impératif évangélique : se faire des amis avec intelligence et habilité, construire ainsi le trésor de la reconnaissance réciproque. Ne l’oublions pas, l’autorité de l’Église repose sur la reconnaissance que les hommes et les femmes d’aujourd’hui, les pauvres en particulier, éprouvent à son égard à cause de ses engagements au service de l’humanité.

* Mais pour cela, il faut encore que la communauté chrétienne, dans son fonctionnement même, dans ses institutions, soit dans le monde et pour le monde une figure d’Évangile. L’exigence ici est de bâtir l’église sur la réciprocité, sur l’égale dignité de ses membres, sur un exercice du pouvoir ordonné et ajusté au service, à l’épanouissement de tous et de toutes, de telle sorte que tous puissent reconnaître qu’être chrétien est un chemin authentique d’humanisation. La crédibilité de l’Église réside en ce sens dans l’excellence des qualités relationnelles qu’elle promeut et dans la justesse de l’exercice du pouvoir en son sein. Cette question aujourd’hui est cruciale, particulièrement en Europe, où l’image de l’Église, particulièrement de son fonctionnement hiérarchique, est très endommagée. Pourtant, l’Évangile nous avertit : « Les rois des nations païennes leur commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, le plus grand d’entre vous doit prendre la place du plus jeune, et celui qui commande, la place de celui qui sert. » (Lc 22, 25-26). L’autorité à l’intérieur de l’Église devrait être pensée, à cet égard, comme ce qui autorise et permet, ce qui, littéralement, rend « acteur » et « auteur ». Les lieux d’autorité devraient être conçus aussi comme pluriels : les Écritures, le Magistère, le sensus fidelium, les lois morales, la conscience personnelle, la voix des pauvres, les sciences. Tous ces lieux d’autorité sont des termes en interaction qui se relativisent. Aucun n’occupe le sommet précisément pour laisser la place à l’Esprit. Construire une Église où les sujets ont conscience de leur citoyenneté ecclésiale, où ils ont la possibilité de l’exercer effectivement, où tous et toutes sont reconnus dans une égale dignité, c’est être aujourd’hui dans le monde une figure d’Évangile. Il s’agit, en fait, d’assurer au sein de l’Église une vie fraternelle et un fonctionnement institutionnel la koinonia – qui puissent être vécus, lus et reconnus comme bons, salutaires, humanisants. C’est dans le souci de l’humain, en effet, que se laissent voir la trace et la figure du divin.

2.2. L’annonce évangélique ou le dévoilement des figures

Mais la figuration de l’évangile dans la société requiert que l’Évangile soit non seulement vécu mais également annoncé explicitement et que les figures soient ainsi dévoilées. « La foi vient de ce qu’on entend » (Rm 10,17), dit Paul. L’annonce évangélique vient précisément se greffer sur la diaconie, dans un acte de charité supplémentaire, comme son déploiement gracieux, pour en révéler le sens et en dire le mystère. Le défi aujourd’hui est de pouvoir faire entendre la Bonne Nouvelle dans un monde sécularisé qui, par bien des côtés, ne l’attend pas, ne l’espère pas mais qui, par bien d’autres côtés, reste profondément sensible au mystère de l’amour qui l’habite, au trésor qu’il représente, aux interrogations qu’il soulève. C’est pourquoi il n’y a pas d’autre chemin pour rendre l’annonce pertinente que celui de la charité dont elle dit le sens. Sans l’amour qui la précède et l’anime, l’annonce ne serait que du vent. « Si je n’ai pas la charité, dit Paul, je ne suis qu’une cymbale retentissante » (1 Co 13,1).

C’est cette même charité encore qui invite à diversifier les formes de l’annonce par souci des personnes, pour les rejoindre là où elles sont dans le champ complexe de la communication. Je distinguerai ici six formes fondamentales de l’annonce :

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L’annonce peut prendre une forme kérygmatiquelorsque le témoin énonce la foi chrétienne de manière brève, intelligente, chaleureuse, tout à la fois. Elle peut prendre une forme narrative et testimonialelorsque le témoin raconte sa propre histoire et donne envie de croire. L’annonce prend corps, dans ce cas, dans un récit de vie. Elle peut prendre une forme expositive ; un ouvrage de théologie ou un catéchisme pour adultes peuvent, en effet, fournir un premier contact avec la foi, en lever les obstacles et susciter le désir de croire. Il y a aussi la forme dialogique (ou apologétique) de l’annonce lorsque le témoin, dans le cadre d’un débat argumenté, s’efforce de rendre compte de la foi. L’annonce peut prendre encore une forme liturgique ; la liturgie des chrétiens, en effet, est souvent fréquentée par des personnes qui sont éloignées de la foi et elle peut exercer pour elles le rôle d’une première annonce. Enfin, il y a encore une forme culturellede l’annonce. Entretenir, dans le champ culturel lui-même, la mémoire du christianisme, les traces de son histoire, son patrimoine d’art, ses valeurs éthiques, son trésor de spiritualité, sa réflexion philosophique et théologique, c’est permettre aux citoyens de rencontrer la tradition chrétienne, d’y puiser librement ou même de la faire leur.

3. Des communautés vivantes qui offrent un dispositif initiatique

Ce que nous venons de dire sur la diaconie et l’annonce concerne l’évangélisation au sens strict. Avec cette troisième orientation pastorale, nous entrons dans l’accompagnement catéchétique de ceux et celles qui ont été touchés par l’annonce évangélique et veulent faire un pas dans la foi et dans le style de vie qu’elle induit.

Cette avancée dans la foi est toujours un travail. La première annonce, en effet, n’a pas pour effet immédiat de susciter la foi. La première annonce suscite plutôt un questionnement, provoque une interpellation. Elle questionne et met en mouvement : « Et toi, que dis-tu de lui ? » (Jn 9,17) – « Pour vous qui suis-je ? » (Mc 8,29) – « Que vous en semble ? » (Mt 18,22). Mais répondre à ces questions demande du temps. Croire en Jésus-Christ, en effet, particulièrement dans la culture sécularisée d’aujourd’hui, n’est jamais un acte spontané qui va de soi. La foi est un travail, un enfantement, un cheminement qui peut être lent et difficile entre crédulité et incrédulité. Aujourd’hui, dans un contexte sécularisé, la foi est toujours une traversée de doutes et de résistances. D’où, la nécessité d’un accompagnement dans la foi ou, en d’autres termes, d’une initiation. Ce terme a pris dans l’église d’aujourd’hui une grande résonance. Il comporte, étymologiquement, l’idée de chemin et de début (in-ire) ; l’initiation, en effet, est une entrée guidée dans un cheminement. Elle implique un devenir. « On ne naît pas chrétien, on le devient » : cette formule de Tertullien trouve aujourd’hui toute son actualité. On n’est plus, comme durant la période de chrétienté, dans une logique d’héritage où la foi se transmettait par le contexte social comme une langue maternelle, mais dans une logique de décision, d’adhésion, de conviction libre et personnelle qui suppose un combat, une traversée des doutes et des résistances. Le terme « conviction » (con-vincere) connote, d’ailleurs, cette idée de combat et de victoire. La conviction est une victoire sur le doute, mais aussi, étrangement, une défaite : on se laisse « vaincre » et « convaincre » par une parole, par l’interlocuteur. On « se rend » à ses arguments en reconnaissant le bien-fondé, la pertinence ou le caractère salutaire de ses propositions. L’enjeu de ces propos, on l’aura compris, est de souligner combien nous avons besoin aujourd’hui de communautés chrétiennes qui offrent à ceux et celles qui ont été touchés par l’annonce évangélique un dispositif initiatique qui leur permette, à leur demande, d’entrer dans un cheminement de foi accompagné.

Comment fonctionne un dispositif initiatique en régime chrétien ? On peut au moins en noter quatre caractéristiques essentielles :

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* Tout d’abord, un dispositif initiatique requiert un tissu communautaire fraternel. Quand un candidat se présente pour cheminer dans la foi, la première chose à faire n’est pas de lui enseigner les vérités de la foi, mais de lui ouvrir un espace de fraternité, d’accueil mutuel et d’hospitalité partagée au nom de l’Évangile. C’est dire que toute la démarche initiatique sera toujours intrinsèquement liée à la proposition d’une libre appartenance à la communauté des chrétiens. La démarche initiatique, en d’autres termes, ne se sépare d’un sentiment d’appartenance – à confirmer, à approfondir – à la communauté chrétienne. On est initié dans et par la communauté chrétienne. La communauté chrétienne est le lieu et l’agent de cette initiation ; elle en est solidairement responsable. C’est pourquoi aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de communautés chrétiennes fraternelles qui enjambent les générations et qui constituent, de par leur vie elle-même, un milieu auquel des nouveaux venus dans la foi peuvent désirer se joindre et appartenir.

* Deuxième caractéristique. Un dispositif initiatique offre des expériences à vivreet ces expériences « donnent à penser ». Les expériences donnent à réfléchir et sont l’occasion ou le point de départ d’un apprentissage. C’est, en d’autres termes, la mise en œuvre du principe mystagogique. On vit une expérience et l’expérience devient le point d’ancrage d’une réflexion, d’un apprentissage, d’un enseignement aussi. La didactique classique, elle, part d’un enseignement et va vers l’application. La démarche initiatique suit un mouvement inverse ; on part d’une pratique et celle-ci est le point de départ d’un parcours réflexif. Dans la démarche initiatique, l’expérience que le catéchumène est appelé à vivre est, en tout premier lieu, l’expérience de la communauté chrétienne en ses différents aspects : communautaire (koinonia) , liturgique (leitourgia) , caritative (diakonia), testimoniale (marturia). La communauté, en ce sens, est le « livre ouvert » que le catéchumène est appelé à lire et à y ajouter sa propre page. C’est la pédagogie évangélique du « Venez et voyez » (Jn 1,39).

* La troisième caractéristique de la démarche initiatique, c’est qu’elle est nourrie par le partage fraternel autour des Évangiles, ou aussi du Credo, en lien, bien entendu, avec l’expérience de la vie et de la communauté chrétienne, dont je viens de parler. Le partage fraternel autour de l’Évangile édifie ainsi, peu à peu, en articulation avec l’expérience vécue, une intelligence de la foi qui la rende compréhensible, plausible et désirable. Ce travail d’intelligence de la foi requiert aussi du temps, car il suppose une transformation des représentations parfois solidement ancrées qui peuvent s’avérer erronées, biaisées, mal construites, voire aliénantes. La démarche initiatique réclame donc un effort intellectuel, non point que la foi soit réservée aux intelligents, mais au sens où l’intelligence de tous, quels qu’ils soient, est mise en branle. On est nécessairement croyant avec son intelligence.

* Enfin, la quatrième caractéristique de la démarche initiatique est qu’elle est balisée par des étapes, marquées rituellement, que l’on franchit librement, chacun à son rythme, lorsque le désir en a mûri. Le parcours catéchuménal, à cet égard, est, avec ses différentes étapes rituelles (entrée en catéchuménat, appel décisif, scrutins, tradition du Symbole, sacrements de l’initiation) un modèle qui peut inspirer toute catéchèse. L’important, c’est que les étapes et leur sens soient clairement définis et connus dès le départ, mais que la manière de parcourir les étapes comme la durée de préparation puissent varier selon le libre cheminement des personnes. Il n’y a pas, en ce sens, de parcours catéchétique tout fait qui serait comme « prêt-à-porter » ; c’est à chacun et chacune de l’habiller à sa façon.

La difficulté de notre temps, c’est que nous sommes dans une période qui requiert des processus initiatiques mais que nous offrons toujours des activités catéchétiques qui…

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appartiennent encore à une logique d’héritage dans laquelle prédomine une catéchèse de type didactique qui présuppose la foi comme si celle-ci, socialement et culturellement, allait de soi. On arrive alors à des contradictions qui sont délétères pour la foi et pour les communautés : les sacrements d’initiation sont vécus comme des rites de passage humains que l’on célèbre humainement dans un vague climat de religiosité, au lieu d’être désirés dans une démarche spécifique de maturation de la foi, liée à un libre engagement d’appartenance à la communauté des chrétiens. Aussi l’Église d’aujourd’hui est-elle appelée à adopter résolument un dispositif catéchétique de type initiatique.

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Nous connaissons aujourd’hui un changement de paradigme socioculturel et, avec lui, une remontée en puissance des sagesses. Un certain christianisme meurt mais ce n’est pas la fin du christianisme. Le dispositif pastoral dont je me suis efforcé d’énoncer les traits et la spiritualité missionnaire qui l’anime, peuvent contribuer, me semble-t-il, à faire émerger, par la force de l’Esprit, des communautés chrétiennes vivantes qui soient au service de l’humanité et, à la fois, porteuses de la Bonne Nouvelle gracieuse de Jésus-Christ.

Notice biobibliographique

André Fossion est prêtre, jésuite, docteur en théologie, professeur au Centre International de Catéchèse et de Pastorale Lumen Vitae à Bruxelles. Il enseigne aussi les sciences religieuses aux Facultés Universitaires de Namur. Il a été directeur du Centre Lumen Vitae de 1992 à 2002 et président de l’Equipe Européenne de Catéchèse de 1998 à 2006.

Il est auteur de Lire les Ecritures (Lumen Vitae, Bruxelles,1980) (Leggere le Scritture, Elledici, Torino, 1982), La catéchèse dans le champ de la communication, (Collection Cogitatio Fidei, Cerf, Paris, 1990), Dieu toujours recommencé. Essai sur la catéchèse contemporaine, (Lumen Vitae, Cerf, Novalis, Bruxelles, 1997), Une nouvelle fois. Vingt chemins pour recommencer à croire, ( Lumen Vitae, l’Atelier, Novalis, 2004) (Ricomenciare a credere. Venti itinerari di Vangelo, EDB, Bologna, 2004). Dieu désirable, Proposition de la foi et initiation,Collection « Pédagogie catéchétique », Edition Lumen Vitae, Novalis, Bruxelles-Montréal, 2010 (Il Dio desiderabile, Proposta della fede e iniziazione cristiana, EDB, Bologna, 2011).

Il est un collaborateur régulier de la revue Lumen Vitae. Il a dirigé et participé à la rédaction d’une vingtaine de manuels catéchétiques pour l’enseignement religieux scolaire: la collection Passion de Dieu, passion de l’homme (De Boeck, Lumen Vitae) et la collection Champs de grâce (De Boeck, Lumen Vitae).

Il est responsable du site de documentation et de formation à distance de Lumen Vitae : http://www.lumenonline.net

Adresse mail : andre.fossion@lumenvitae.be

Une belle interview de Guy Aurenche

Interview de Guy Aurenche

accordée à la Revue « Les Réseaux des Parvis »

Humaniser le monde avec et par delà la Religion…

Face aux drames que connaît le monde actuel, le CCFD-Terre Solidaire déploie une créativité peu commune par ailleurs dans le catholicisme romain. D’où lui vient-elle ?

Le CCFD-Terre Solidaire s’est développé en tension permanente entre la société et l’évangile, porté par un triple mouvement :

La première dynamique qui nous anime est celle du monde dans lequel nous vivons. Elle est à l’origine de notre organisme et en a commandé l’évolution. C’est en cheminant avec la communauté humaine au fil des événements, en partageant ses joies et ses soucis, que nous avons lié alliance avec elle, et c’est de là que provient notre crédibilité. Il me semble éclairant à cet égard de souligner que le CCFD est né d’un appel au secours de la société civile, d’une initiative laïque et non pas religieuse. Lorsque la FAO a lancé une collecte mondiale contre la faim en 1960-1961, Jean XXIII, le pape de « l’option préférentielle pour les pauvres », a réalisé que l’Église devait se mobiliser d’urgence pour répondre à cet appel, et qu’elle devait pour cela se joindre aux politiques publiques visant à secourir les plus démunis. Notre appartenance confessionnelle doit être vécue librement à la lumière des réponses que nous apportons aux besoins des hommes et aux exigences évangéliques.

En deuxième lieu, je dirai que notre action se veut radicalement « catholique » au sens étymologique de ce terme, c’est-à-dire universelle, à l’opposé des revendications et des replis identitaires qu’affectionnent certains milieux d’Église. Il faut bien réaliser que nous ne sommes pas catholiques lorsque nous restons dans nos sacristies, lorsque nous ne nous intéressons qu’aux problèmes répertoriés comme prioritaires par l’institution ecclésiastique. Se vouloir catholique oblige au contraire à rejoindre le monde, à se frotter aux grands problèmes contemporains, à prendre le risque d’établir des partenariats aux marges de l’ordre établi, à œuvrer avec les hommes, les femmes et les groupes engagés dans les mêmes combats que nous au service de l’humanité, et ce quelle que soit leur appartenance religieuse, ou leur refus des religions. Je suis profondément heureux que le CCFD puisse ainsi témoigner de la catholicité de la foi chrétienne.

Troisième dynamique essentielle pour nous, celle du partenariat. Les engagements comme les nôtres ne peuvent se vivre que dans l’ouverture aux autres et le partage, dans une solidarité sans cesse à approfondir et des réseaux à étendre. Cela s’impose au sein de l’Église comme avec nos partenaires du Nord et du Sud. Dès sa naissance et jusqu’à présent, le CCFD a constamment cherché à promouvoir la collaboration avec les mouvements partageant l’essentiel de ses convictions, veillant à toujours privilégier la collégialité du pouvoir décisionnel. Abhorrant les enfermements, nous voulons créer des lieux de rencontre, de dialogue et de liberté où il fait bon respirer et vivre l’évangile ou, à défaut de références religieuses, un humanisme ouvert et militant. Nous travaillons sans exclusive avec des mouvements très divers, allant de l’Action catholique ou d’associations protestantes à nombre d’ONG se rattachant à d’autres religions ou dépourvues de toute attache religieuse, comme ATTAC par exemple.

Que beaucoup de nos partenaires du Sud ne soient pas catholiques ne diminue en rien la portée de notre action, bien au contraire. La pluralité culturelle et religieuse de nos relations témoigne de la catholicité de l’évangile et de la nôtre, de l’universalité à laquelle appelle notre foi. Aussi simple qu’exigeant, l’unique critère qui fonde la collaboration avec nos partenaires est le sérieux des programmes à entreprendre en commun au service des hommes, leur inscription dans un processus de transformation sociale du monde par delà les actions de charité ponctuelles. C’est, en d’autres termes, la validité éthique et politique de leurs projets. Un tel partenariat n’est évidemment possible que dans un respect réciproque de ceux qui font alliance, moyennant une franche et ferme volonté de lever de part et d’autre les ambiguïtés qui peuvent exister ou survenir. Cela exige une grande rigueur, une fidélité sans faille à soi et aux autres en même temps qu’une réelle capacité de se remettre en question. Tout le reste se négocie.

Comment conciliez-vous la vocation évangélique à servir les hommes sans considération de religion avec les stratégies parfois très institutionnelles des structures ecclésiastiques ?

Avant de répondre à cette question, je rappellerai l’immense reconnaissance que j’éprouve personnellement envers l’Église, envers cette communauté d’hommes et de femmes qui m’a transmis les paroles d’un certain Jésus de Nazareth et qui se sent chargée de continuer à les transmettre. Je crois que ces paroles sont porteuses de la vie dans sa plénitude, et c’est pourquoi elles fondent de manière indéfectible mon attachement à la communauté ecclésiale. Mais il va de soi que cette fidélité n’implique pas une soumission sans réserve à l’appareil institutionnel des autorités ecclésiastiques. Pour moi, l’Église transcende les structures particulières qu’elle emprunte à travers l’histoire, utiles mais forcément marquées par les vicissitudes humaines. La vraie fidélité ne s’épanouit que dans les lieux de liberté où chacun est appelé à se libérer et à libérer autrui. Tout ce qui va à l’encontre de cela est antiévangélique et finit par étouffer la foi.

Pour ce qui est du CCFD-Terre Solidaire, sa mission n’est pas d’authentifier le témoignage ou de valider le comportement des responsables de l’Église au regard de la foi chrétienne. Notre mission n’est pas [non plus] de juger les institutions, ni de chercher à leur imposer des réformes correspondant à ce que nous voulons qu’elles soient. Elle est de témoigner de la Bonne Nouvelle directement à travers nos actions sur le terrain, à notre niveau et en dépit de tout, sans nous aigrir et sans nous laisser enfermer dans d’interminables contestations, sans nous épuiser dans d’inutiles affrontements. Notre mission se situe de ce point de vue hors les murs d’une certaine façon. Certes je constate comme tout le monde des insuffisances, des compromissions, des abus de pouvoir, et parfois de terribles contre-témoignages, et je souffre de voir trop souvent l’évangile séquestré et parfois gravement dénaturé. Mais la dénonciation étant vaine et seule la créativité se révélant féconde, l’unique question qui nous taraude est celle-ci : comment pouvons-nous vivre concrètement l’évangile et le partager ? C’est là que nous sommes attendus.

Se rendre audible aujourd’hui oblige à s’immerger dans notre monde et, comme Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob, à en attendre quelque chose : « Donne-moi à boire ! » Respect de la dignité et de la liberté des autres, aux antipodes de l’endoctrinement. Écoute et dialogue pour progresser ensemble. Bien que galvaudé, le terme d’évangélisation ne me gêne pas si c’est bien d’évangile qu’il s’agit. Ce qui compte d’abord, c’est la rencontre et le partage avec le frère en souffrance, et non pas la proclamation fréquemment intempestive du nom de Jésus ou des attributs de Dieu. Une évangélisation que certains qualifieront d’indirecte, mais qui est en fait la plus directe qui soit. Ce ne sont pas les discours qui disent l’évangile et qui en propagent la puissance de vie, c’est le secours humain et matériel apporté à autrui, et notamment aux plus démunis. Que cela ne coïncide pas avec certaines dérives sacralisantes de la religion ne nous chagrine pas au CCFD-Terre Solidaire : Jésus ayant en son temps refusé toute sacralisation de sa personne, les béatifications et les canonisations ne sont pas notre tasse de thé…

Somme toute, cela fait cinquante ans que le CCFD s’efforce de vivre et d’annoncer l’évangile selon ces perspectives, et plutôt rares sont ceux qui contestent la valeur et la portée de son témoignage évangélique sur le terrain. N’est-ce pas un formidable encouragement ? Aucune entreprise humaine n’étant à l’abri des difficultés, il serait évidemment faux de dire qu’il n’y a jamais eu de tensions entre notre organisme et les instances institutionnelles de l’Église. Il y en a eu et il y en aura encore… Mais il me semble infiniment plus important d’insister sur le fait que les responsables de l’Église ont, dans leur ensemble, toujours continué à approuver notre démarche prophétique et à nous soutenir, et les échanges que j’ai régulièrement avec la plupart des évêques de France me permettent d’avoir confiance en l’avenir. Pour surmonter les désaccords, il faut négocier des issues qui sauvegardent l’essentiel tout en tenant compte des contraintes pratiques, le dernier mot devant toujours revenir à l’évangile quel que soit le coût de cette exigence.

Pouvez-vous esquisser les contours de l’alterchristianisme inédit qui est peut-être en voie d’émerger sur le terrain à travers, entre autres, l’action du CCFD-Terre Solidaire  ?

Notre boulot n’est pas d’enseigner le catéchisme, mais de susciter des rencontres qui rendent les hommes plus humains, de repérer et de créer des espaces de liberté où se construit la solidarité sous l’égide de la justice et de la paix. En de tels lieux se dévoile, qu’ils aient ou non un label religieux, un au delà de nous-mêmes et de nos collectivités, une transcendance qui dit une Parole nous appelant à devenir ce que nous sommes, et qui peut de ce fait être entendue bien qu’elle vienne d’ailleurs. L’humanisation de l’homme, notre unique voie vers le divin, voilà la seule grande affaire qui nous intéresse.

« Au cœur de nos hivers, écrivait Albert Camus, je redécouvrais à Tipasa la présence en moi d’un été invincible ! » L’évangélisation consiste d’abord à aider les autres à redécouvrir en eux et autour d’eux, au cœur de leurs hivers, le prodigieux et permanent miracle de cet « été invincible » qui est la matrice de toute vie. Nous ne savons pas qui est Dieu, mais nous pouvons le trouver et le secourir dans notre prochain. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui écrasent l’humanité, mais nous sommes responsables de la fragile et puissante espérance qui permet de les surmonter.

Pour éviter que le vin nouveau fasse éclater les vieilles outres, il faut identifier et assumer les changements qui bouleversent l’ordre ancien du monde et de l’Église. L’un des changements les plus décisifs au regard de la religion est la sécularisation, mais celle-ci est souvent mal supportée par le clergé parce qu’elle le dépouille d’une large part de ses prérogatives et de ses pouvoirs. Il s’ensuit, quand l’Église se replie frileusement sur elle-même dans son périmètre sacralisé, qu’elle se coupe des hommes et perd sa crédibilité, qu’elle se condamne à ne répondre qu’à des questions que la société ne se pose plus. Vain soliloque…

La position du CCFD-Terre Solidaire s’inscrit résolument, là encore, dans le cours de l’histoire humaine interprétée à la lumière de l’évangile. Loin d’être un handicap, la sécularisation représente à ses yeux, dans la société laïque et pluraliste qui est la nôtre, une chance pour l’évangélisation. Ce n’est que dans la société moderne ou postmoderne telle qu’elle est, avec ses attentes et ses détresses, que le Bonne Nouvelle peut être entendue comme un message de libération, de fraternité et de transcendance.

Annoncer l’évangile aux statues qui peuplent nos églises n’est pas seulement inutile, mais c’est détourner et pervertir la Bonne Nouvelle destinée au monde du dehors. Dans le sillage du prophète Isaïe, Jésus a insisté sur la désacralisation inhérente à son message de libération, se déclarant foncièrement opposé aux sacrifices et aux rituels, et donnant la priorité aux œuvres de justice et d’amour. Mais, rétorqueront certains, l’homme a un besoin congénital de sacré : bien des fidèles âgés ont la nostalgie des cérémonies religieuses de leur enfance et une certaine jeunesse s’enthousiasme pour ce qu’on appelle le retour du religieux. Pour exact que soit ce constat au premier abord, c’est une autre carence qu’il révèle surtout, à savoir l’incapacité de nos communautés à répondre aux attentes du monde contemporain à hauteur d’évangile. Vouloir à tout prix restaurer la religion face aux valeurs du monde n’est pas sans rappeler, triste parallèle, l’appui apporté aux dictatures pour sauvegarder l’ordre social et politique sous couvert de lutte contre l’islamisme…

Alors que la génération montante se détourne massivement des structures religieuses, comment expliquer sa disposition à s’engager au CCFD-Terre Solidaire ?

Si les institutions ecclésiales sont assez couramment perçues comme rébarbatives par la jeunesse, c’est pour un ensemble de raisons complexes. Globalement, les jeunes ont tendance à considérer ces institutions comme éloignées d’eux et de leur univers, enfermées dans une sphère de rites et de doctrines plus ou moins chosifiées dépourvus d’intérêt à leurs yeux. Leur attrait pour le CCFD s’explique par des raisons qui, à l’inverse, valorisent la vie et l’engagement libre et responsable. En premier lieu, nos programmes prennent en compte leur besoin de contribuer à instaurer une plus grande solidarité entre les hommes. Un besoin sincère et très fort qui est souvent minimisé à tort par une société si contaminée par le matérialisme consumériste qu’elle en vient à douter de la générosité de sa jeunesse. La deuxième raison réside dans le fait que le CCFD offre aux jeunes la possibilité de devenir acteurs de la transformation des structures sociales. Au lieu d’enseigner et d’encadrer, le CCFD-Terre Solidaire pratique une pédagogie active en proposant aux jeunes de participer à l’humanisation de la société.

Loin de céder au sentiment d’impuissance et de fatalité que les dominants entretiennent à leur profit, le CCFD croit qu’un autre monde est possible, tâche d’acquérir les compétences nécessaires pour travailler à son avènement, recherche les partenaires disposés à lutter avec lui, et s’engage dans les combats en prenant les risques que cela comporte. Lorsque nous stigmatisons l’iniquité du capitalisme financiarisé qui écrase les faibles et détruit la planète, lorsque nous militons pour une économie sociale et solidaire, pour la souveraineté alimentaire et l’accès à l’eau, pour la taxation des transactions financières internationales et la remise de la dette des pays les plus pauvres, contre les paradis fiscaux qui recyclent l’argent volé et l’argent sale, lorsque nous contribuons à la prévention et à la résolution des conflits en dénonçant les trafics d’armes et en venant en aide aux populations déplacées, lorsque notre service du plaidoyer fait du lobbying auprès du G 8 ou du G 20, nous croyons à la pertinence de nos visées et à l’efficacité de nos actions. Si les jeunes ne se mobilisent plus guère pour la religion, beaucoup d’entre eux sont par contre prêts à se mobiliser pour la cause des hommes.

À une de ses parentes qui se plaignait de l’Église dans les années 30, Teilhard de Chardin a répondu à peu près ceci : « Ma chère cousine, je peux effectivement être d’accord avec vous : actuellement, la saison est un peu lourde ! » Cette concession faite en connaissance de cause par un passionné des hommes et de Dieu m’autorise à dire que la saison est un peu lourde depuis quelque temps déjà, et qu’elle est peut-être toujours un peu lourde dans l’Église comme dans le monde… Mais ce n’est pas cela qui importe le plus. Seule compte l’espérance que nous sommes capables de susciter et de transmettre à ceux qui prendront la relève, seule compte l’espérance que nous mettons en œuvre avec eux malgré les obstacles et les déceptions. Dans son livre intitulé Incipit, Maurice Bellet dit : « Ce qui est premier, ce n’est pas la tristesse, c’est l’amour. » La vie continue, un autre monde est possible, l’aventure de l’évangile se poursuit et engendre sur le terrain un christianisme inédit tout en restant fidèle à la Parole reçue au début et au sillon tracé depuis.

Jean-Marie Kohler – www.recherche-plurielle.net

L’humanisme évangélique par Joseph Moingt

Le texte ci-après est le compte rendu de la conférence du Père Joseph Moingt prononcée le 27 mars 2011, lors de la Rencontre de la Communauté Chrétienne dans la Cité (CCC).

Ma communauté de base s’appelle La Compagnie de Jésus, très caractéristique, vœux d’obéissance spéciale à la personne du souverain pontife. Alors, comment avoir une parole libre avec cette attache ? C’est un problème, c’est mon problème.

Me retrouver parmi vous, je me demande si ça me rajeunit ou si ça me vieillit. Cela me ramène au moins trente ans en arrière, quand j’ai fréquenté, à plusieurs reprises la communauté de la CCC avec les chers frères maristes, Pierre Gambet…

J’ai eu d’autres attaches, 
- avec la paroisse Ste Mathilde de Châtenay-Malabry, pendant douze ans,
- une paroisse de Poissy pendant trois ans,
- un groupe paroissial de Sarcelles, pendant trois ans

Autre spécialité : je suis abonné à Parvis, à Golias, à Jésus et autres revues malfamées.

Je ne voudrais pas vous faire une conférence en bonne et due forme, mais vous proposer trois pistes de réflexions.

On m’a demandé de vous parler autour de l’humanisme évangélique. J’avais fait, voici quelques années, un  article dans  la revue Etudes qui  avait ce titre-là. Quels hommes l’Évangile nous invite-t-il à devenir? Est-ce cela l’humanisme évangélique? Oui, c’est cela. Et quelles communautés mettre en place pour y parvenir? De quels types de communautés avons-nous besoin aujourd’hui pour nous humaniser?

Je n’entrerai pas, je pense, dans des considérations ou dans des conseils très pratiques, très concrets. Je vous laisserai le soin de tirer vous-mêmes les conclusions des réflexions que je vais vous faire. Mais il s’agit bien de se rendre plus humains, de nous aider à avancer sur notre chemin d’humanité et que cela nous soutienne dans l’approfondissement de notre foi.

Quel rapport y a-t-il entre notre appartenance à la foi chrétienne, notre volonté d’être chrétien et cette démarche d’humanité, d’humanisation, de devenir davantage homme? C’est cela qui sera au cœur des réflexions que je vais vous proposer. Je vais donc vous proposer trois pistes de réflexions, réflexions que vous pourrez mener par la suite.

Une première sera de réfléchir à l’avenir du christianisme, à son présent même, à partir de ce qui se passe, en ce moment, sur la scène internationale, je veux dire à partir des révolutions arabes. Et ceci, pour nous conduire à une conception du christianisme qui serait davantage orientée vers l’éthique évangélique que vers le christianisme comme religion et pratique religieuse – éthique plutôt que religion.

Je voudrais ensuite vous proposer une seconde piste de réflexion sur la vie du chrétien en Église actuellement, et cela à partir de l’idée d’un vieux philosophe grec, l’idée d’Aristote, que l’homme est un animal politique et ceci pour réfléchir à notre citoyenneté chrétienne, et sur nos droits politiques en Église et donc pour inviter à construire la vie en Église comme un espace de parole, plutôt que comme un espace rituel. Je n’ai peut-être pas à faire beaucoup d’effort pour vous inviter à cela.

Et enfin une troisième piste de réflexion sur l’annonce de l’Évangile. Comment annoncer l’Évangile aujourd’hui, à partir de l’invitation de Vatican II dans Gaudium et spes : « C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, c’est la société humaine qu’il faut renouveler ». Et alors ceci pour nous inviter à comprendre l’Évangile, l’Évangile en tant qu’annonce, l’Évangile dans son étymologie de « bonne nouvelle», pour comprendre l’Évangile et l’annoncer en terme de sens plutôt que de salut, de salut éternel.

Voilà les trois pistes de réflexions que je voudrais vous proposer.

Première piste de réflexion : l’avenir du christianisme comme éthique évangélique

Il y aura quatre points.

– Les révolutions du monde arabe. Quelles réflexions cela nous inspire?

– Et nous comparerons ce qui se passe dans le monde arabe avec ce qui s’est passé et qui se passe de nos jours dans le monde occidental, dit chrétien;

– Quel avenir du christianisme sous l’horizon du retrait de la religion?

– En conclusion : le christianisme comme éthique plutôt que comme religion.

Qu’est-ce qui se passe dans le monde arabe ? Comment peut-on l’interpréter ?

Il y a beaucoup d’interprétations qui sont données, en ce moment, dans les journaux. C’est la révolte d’une jeunesse étudiante éclairée. C’est la révolte des classes moyennes qui voudraient accéder au pouvoir. C’est la révolte des pauvres due à la paupérisation du peuple tandis que les gouvernants se remplissent les poches. Oui, c’est tout cela.

Pour moi, ce que je vois dans ces révolutions arabes, c’est la désagrégation d’un espace social qui avait été cimenté par la religion. Je ne dis pas que c’est la destruction de la  religion islamique. Non, pas du tout. Tout le monde sait qu’il doit y avoir des groupes islamistes en embuscade qui vont chercher à profiter de cette révolution arabe. Mais je vois d’abord que c’est l’espace social qui avait été, et qui est encore, cimenté par la loi religieuse par la charia, par la loi coranique, qui se décompose, qui se déconstruit.

On a beaucoup évoqué une invasion de l’esprit des Lumières due à la modernité occidentale, c’est sûr. Il n’y a plus de frontières complètement opaques entre les pays maintenant.  Et l’esprit du monde occidental envahit en ce moment le monde arabe. Or qu’est-ce que c’est que le monde occidental ? C’est un monde qui est sorti de la religion. C’est quelque chose comme cela qui se passe dans le monde arabe.

En France, comme en Europe en général, la modernité a été expliquée comme une victoire du rationalisme sur l’esprit religieux. Ce n’est pas cela exactement que je veux dire. Je pense que ces révolutions arabes sont menées par des gens qui se disent et qui sont certainement d’authentiques croyants islamiques.

Donc je ne prétends pas que les révolutions arabes sont une lutte contre la religion islamique mais je veux dire qu’elles sont en train de détruire une culture de société qui a été façonnée par plusieurs siècles d’islamisme, sept ou huit siècles. Et donc, ce qui s’écroule, c’est la société archaïque, la société patriarcale dont la religion était le lien social. Ce que nous voyons à cet égard  se produire dans le monde arabe et qui éclaire peut-être ce qui se passe dans le monde occidental, c’est que la société n’a plus besoin de la religion comme lien fédérateur, comme lien associatif. Toutes les sociétés sont construites sur l’union du religieux et de la politique dans le monde archaïque. Et je crois que c’est ce monde-là qui est en train de s’écrouler, qui s’est écroulé plus tôt dans le monde occidental, qui a commencé à s’écrouler depuis le début du 18ème siècle, encore que cela n’est devenu peut-être évident que beaucoup plus tard vers la fin du 19ème et surtout au 20ème. Mais c’est un phénomène  mondial.

Vous avez sans doute entendu, quand on disait que le christianisme s’écroulait en occident, nos évêques se consoler en disant : « Oui, mais voyez en Afrique, en Asie, il n’a jamais été plus prospère ». En Afrique, en Asie, qu’en est-il? Qu’en sera-t-il?

Donc révolution des classes moyennes, des classes éduquées, éclairées ; oui, d’accord, mais justement, des classes ayant entretenu un certain esprit rationaliste entre elles, en elles-mêmes, qui n’admettent plus un pouvoir théocratique, qui n’admettent plus que tous les compartiments de la vie familiale, de la vie sociale, de la vie politique soient dominés par un pouvoir théocratique. Et donc des sociétés qui affranchissent leur vie, des gens qui veulent affranchir leur vie familiale, leur vie conjugale, leur vie sexuelle, leur vie privée, leur vie culturelle etc., qui veulent l’affranchir de la coutume, la coutume qui s’est imposée à force, au nom de la religion et à travers des siècles de pression religieuse.

Donc ce qui se passe, en ce moment dans le monde arabe, me paraît vérifier la thèse de Marcel Gauchet, que vous connaissez bien, la thèse du retrait de la religion et nous permet de mieux voir qu’il y a là un phénomène mondial auquel aucune religion n’échappera.

J’ai un de mes amis jésuite, qui vit à Taïwan et surtout en Chine continentale, qui a publié récemment un livre intitulé L’empire sans milieu et sous-titré Essai sur le retrait de la religion en Chine. Phénomène mondial.

Deuxième point : comparer cela avec ce qui s’est passé et se passe en Europe.

Quand on raisonne uniquement sous l’horizon français, on peut avoir l’impression que le mouvement des Lumières a été un mouvement anti-religieux parce que les Lumières françaises, avec Voltaire etc…, a été, de fait, un mouvement assez anti-religieux et anti-chrétien. Mais le mouvement des Lumières ne s’est pas confiné uniquement en France. C’était un mouvement européen. Et les Lumières anglaises, les Lumières autrichiennes, les Lumières germaniques, les Lumières italiennes, n’ont pas du tout été marquées par un aspect anti-religieux, anti-chrétien

Mais qu’est-ce qui s’est passé dans ce phénomène des Lumières? C’est que la société a voulu se dégager des tutelles religieuses. Tutelles religieuses qui s’exerçaient soit directement, par le fait des autorités religieuses, des évêques, du pape, mais soit aussi sous la forme des lois et des coutumes.

Pensez que, encore au début au 20ème siècle, l’adultère était condamné par la loi en France. Or cette condamnation de l’adultère vient évidemment de la loi religieuse et nous voyons actuellement toutes les conquêtes des droits qui se font contre des restes de lois religieuses qui ont imprégné la société, imprégné les coutumes. La société est toujours menée par les coutumes.

Qu’est-ce que c’est que l’on a appelé tantôt  phénomène  de sécularisation, tantôt de laïcisation, c’est que la religion sort de l’espace public, elle est reléguée dans l’espace privé. Et l’espace public est celui de la raison commune, donc de plus en plus régi par la loi civile, mais la loi civile interprétée comme l’expression de la volonté commune, une volonté générale. C’est cela qui est la démocratie.

Un historien français du 17ème siècle, Jacques Lebrun a vu que les Lumières ont été la sécularisation des valeurs chrétiennes, les valeurs chrétiennes devenues un bien culturel, un bien commun, un bien déconfessionnalisé. Il a fait, par exemple des études très remarquables pour montrer comment la mystique chrétienne du pur amour de Dieu, comment elle avait influencé l’éthique kantienne tout à fait rationaliste, l’éthique kantienne du vouloir pur. L’amour pur est devenu l’éthique du vouloir pur. Donc une sécularisation d’une idée maîtresse de la spiritualité chrétienne. Kant était un grand lecteur de Fénelon. Il avait toutes les œuvres de Fénelon dans sa bibliothèque personnelle.

Alors, qu’est-ce qui attend le christianisme sous l’horizon de la sécularisation?

On peut dire un effondrement de la foi lorsque la foi n’est que l’assentiment aux pratiques et aux croyances communes à une société, quand la foi n’est que cela : adhésion  à un système de pratiques et de croyances de la société dans laquelle on vit. Alors, quand s’écroule le lien religieux, la tradition religieuse de cette société, la foi personnelle s’en va, parce qu’elle n’est que croyance, elle n’est qu’assentiment à des croyances communes. Et cela est surtout le cas quand des chrétiens, des individus croyants, convaincus, ont du se libérer des autorités religieuses pour conquérir une liberté de pensée et de parole. Et cela aussi, le fait d’avoir du lutter contre des autorités religieuses, contribue aussi à détacher les chrétiens de l’Église et aussi peut contribuer à les détacher de la foi qu’ils avaient confessée.

Alors, l’Église actuelle, mise sur la re-sacralisation de la vie en Église, sur la restauration des traditions. On en a eu des échos tout à l’heure dans la présentation des groupes. Ce sont des plaintes qu’on entend un peu partout quand on se promène. Un clergé nouveau, un clergé rajeuni et qui est devenu beaucoup plus traditionaliste et légaliste que le clergé que vous avez connu.

On parlait de Jacques Noyer qui avait une certaine indépendance. Il m’avait été envoyé, par la Commission doctrinale de l’épiscopat pour s’enquérir de ma doctrine et je me rappelle que Jacques Noyer m’avait dit qu’il avait récemment vu le pape, Jean Paul II ou Paul VI à ce moment-là. Et le pape lui avait dit, je sais bien qu’après moi, il faudra bien ordonner des hommes mariés, mais tant que je vivrai, je maintiendrai le dépôt.Quelle liberté s’exprime dans cette foi-là? A vous de le chercher.

Donc l’Église actuelle mise sur une re-sacralisation, sur une restauration. À quoi cela peut-il aboutir? A une reconquête? Non, elle cherche à se donner plus de visibilité.  Il y a eu hier une grande manifestation du  « parvis des gentils » qui  n’est pas comparable au journal « Parvis », mais qui a eu lieu à l’Unesco, avec grandes illuminations de Notre Dame, paraît-il. L’Église cherche à se donner plus de visibilité. Il est très possible que les pouvoirs publics accèdent à sa demande, pour des raisons politiques. Mais est-ce que nous pouvons espérer que cela redonnera la foi à ceux qui l’ont perdue. À mon avis, cela n’aboutira qu’à une Église sectaire, qui se coupera de plus en plus du monde sécularisé et donc, on va nettement vers un christianisme minoritaire.

Troisième point : Quel peut être l’avenir du christianisme sous l’horizon de retrait de la religion?

Je viens de parler d’un christianisme devenu minoritaire mais il faudrait peut-être que je corrige l’expression et que je parle davantage d’une Église minoritaire, parce qu’en fait, le christianisme, s’est répandu en dehors de l’Église. Le christianisme déborde de l’Église. Voilà un phénomène  dont il faut se rendre compte. J’avais lu récemment les chroniques de Touraine, le sociologue bien connu, qui n’est pas spécialement chrétien et qui s’interrogeait sur l’avenir de la société et il constatait que dans  notre société dominée par le libéralisme économique, on perdait des valeurs de solidarité, des valeurs de fraternité, toutes les valeurs qui avaient formé la société française et qui venaient d’où? Il rappelait la devise de la République « liberté, égalité, fraternité », ce sont des idées qui venaient du christianisme, mais qui avaient mûri en dehors de l’Église où les autorités religieuses ne leur avaient pas donné droit de cité. Mais liberté, égalité, fraternité, solidarité, appelez-les comme vous voulez, sont des idées chrétiennes, des idées évangéliques. Mais c’est un christianisme hors religion.

Je pense qu’il y a là un patrimoine des valeurs. Ce ne sont pas des idées chrétiennes qui se sont répandues, propres à la foi chrétienne, en tant que telle, mais des valeurs chrétiennes. Des valeurs portées par le christianisme. Et Gaudium et Spes, précisément, a tenu à les saluer. J’en reparlerai dans la 3ème piste de réflexion. Il y a donc là, dans ces valeurs, appelez-les républicaines, si vous ne voulez pas les appeler chrétiennes, cela ne me gêne pas, mais dans lesquelles, nous chrétiens, nous devons reconnaître l’esprit de l’Évangile.

Il y a là un patrimoine du christianisme, et, pour moi, il est devenu de plus en plus clair que la tradition chrétienne s’est répandue par deux voies. Par une voie ecclésiale, mais aussi par une voie philosophique. Il y a une tradition philosophique. Il y a un patrimoine, dont les chrétiens ne doivent pas se détourner, qu’ils ne doivent pas laisser dépérir. Et donc l’évangélisation doit être, non pas une reconquête de l’espace public, mais l’entretien de ces valeurs chrétiennes dans le monde sécularisé. En les laissant telles qu’elles sont devenues : communes, sécularisées. Il ne s’agit pas de les ramener dans l’enceinte de l’Église ou de vouloir leur faire porter à nouveau notre foi chrétienne. Mais nous les considérons comme des fruits du christianisme, des fruits que le christianisme a porté hors de l’Église, qui n’a pas su acclimater ces fruits en elle-même, et donc nous avons à les entretenir par la conversation  avec ce monde. Une évangélisation, non, pas de reconquête mais de conversation, d’entretien où nous acceptons que nos paroles de croyants chrétiens se perdent dans les sables d’un monde sécularisé pour y entretenir ces valeurs dans lesquelles, nous chrétiens, nous reconnaissons l’Esprit de l’Évangile.

Nous n’avons pas besoin pour autant de nous en prévaloir et de dire cela vient de nous. Non, mais nous avons à nous préoccuper de les vitaliser, et pourquoi ? Parce qu’elles sont en très grand danger. La déshumanisation pointe partout. Nous la remarquons partout. Quand nous voyons se désagréger l’État social, ce que nous appelons l’État providence, – et malheureusement, on en parle maintenant pour s’en moquer – nous voyons que ce sont des valeurs chrétiennes qui sont en train de s’émietter, de se désagréger quand elles ne sont pas ouvertement combattues parce qu’elles empêchent ceux qui sont riches de devenir plus riches encore. Donc, il faut entretenir ces valeurs et c’est là la grande responsabilité des chrétiens, qui je crois ne doivent pas confiner leur esprit chrétien à faire vivre l’Église, mais à faire vivre ces valeurs évangéliques qui sont dans le monde sécularisé et qui sont menacées. Alors, pour cela, le problème pour nous-mêmes, chrétiens, c’est de garder la foi, puisque ces valeurs viennent de l’Évangile, elles viennent de la parole de Jésus. Et quand nous regardons l’Évangile, nous n’y trouvons pas beaucoup de religion, peut-être même n’y trouvons-nous aucune religion. Nous reconnaissons bien sûr l’institution de l’Eucharistie dans le dernier repas de Jésus qui est un repas d’amitié. Et le baptême, qui était une pratique courante, mais qui était très mal vu par les autorités religieuses de l’époque, car pourquoi aller chercher la purification dans les eaux du Jourdain, alors qu’il y a un temple qui est fait exprès pour ça?

Donc il n’y a pas de religion, il n’y a pas de code religieux dans l’Évangile, il n’y a pas de religion, il y a de la foi, une foi en Dieu qui passe par la foi de Jésus en Dieu. Une foi qui n’est pas faite d’énoncés dogmatiques, il n’y a aucun  énoncé dogmatique dans l’Évangile, mais une foi qui est orientée vers une pratique humaniste.

Quelle peut être notre recherche de foi à l’intérieur de l’Église? Redécouvrir à quel point Jésus a humanisé Dieu. Nous dirons que le salut est dans l’humanisation de l’homme. C’est Jésus qui en a donné l’élan en humanisant Dieu, en nous apprenant à regarder Dieu comme le Père commun de tous les hommes, en nous apprenant à honorer Dieu, non en allant dans le temple; jamais il n’a entraîné ses disciples au temple dans des pratiques religieuses, en tout cas, l’évangile n’en parle pas. Mais il nous a invités à honorer Dieu par le pardon des offenses, par l’amour des ennemis.

Voyez Mt 5, 41-48, Mt 6, 14-15, le Pater, le Notre Père, la première lettre de Jean 4, 8-21, où il nous dit que quelqu’un qui prétend aimer Dieu et qui n’aime pas son prochain est un menteur. Aimer Dieu, c’est aimer son prochain, c’est le critère même de l’amour de Dieu. C’est en ce sens que Jésus a dit que le second commandement, l’amour du prochain, était égal au premier.

L’amour de Dieu, dans le christianisme, passe par l’amour des autres. Il n’est pas cantonné dans le temple. Il n’est pas cantonné dans les honneurs que nous rendons à Dieu dans les églises. Il passe par l’amour des autres. Il a sa source dans la révélation de Dieu comme Père, Père universel, pas Père simplement des croyants, pas Père d’un peuple particulier, Père universel. Et Jésus nous l’a montré en fréquentant les pécheurs, en disant qu’il était envoyé aux pécheurs et aussi en poussant des pointes en direction du monde païen dans lequel son Église allait se développer.

Conclusion

D’où j’arrive à cette conclusion – il y aurait beaucoup à développer, mais c’est vous qui le ferez ensuite – comprendre le christianisme comme éthique plutôt que comme religion.

Que veut dire ce « plutôt que »? Je ne veux pas dire « au lieu de », je ne veux pas dire remplacer la religion par l’éthique, par la morale, d’autant plus que j’emploie le mot éthique plutôt que le mot morale.

Vous avez un seul commentaire de la loi dans Mt, c’est le seul endroit dans les Évangiles où il est question de la loi. Jésus n’était pas un moraliste. Mais je dis éthique, c’est un code de mœurs qu‘il nous a donné, une invitation à inventer nous-mêmes une morale qui serait guidée par l’idée de la réconciliation, du pardon, de la fraternité, de la solidarité avec tous les autres.

Donc, je ne veux pas dire non plus qu’il faudrait réduire le rite au minimum, se contenter, par exemple, d’aller à la messe le jour de Pâques. Ce n’est pas sur ce plan quantitatif que je dis « plutôt que », mais je veux dire comprendre que le religieux chrétien, lui-même, ne fait pas abstraction de la relation à l’autre, jamais, même quand nous sommes dans des pratiques religieuses, à l’intérieur d’une église. Ce religieux-là, où l’on s’adresse à Dieu par le Christ, ne fait pas abstraction de notre lien aux autres.

Et ceci donc d’abord, parce que, l’Évangile n’est pas un code de pratique religieuse, il n’y en a pas. Mais il abonde en préceptes de justice et de charité.

Par exemple, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tu lui tends la joue gauche. On peut rire de ce précepte et on peut réagir contre, mais il est extrêmement inspirant, inspirant de la conduite. Comment va-t-on se comporter avec quelqu’un qui nous insulte. Jésus va nous inviter à aller au-devant de lui. Ça, ce n’est pas de la morale. C’est une éthique, une éthique de justice, de charité, etc. Et donc constamment l’Évangile nous invite à nous interroger sur notre comportement avec autrui. Est-ce que nous le traitons vraiment en frère, constamment? Et que pouvons-nous faire pour aider notre prochain ?

Quand on voit le précepte que nous donne St Paul dans l’épître aux Philippiens  au chapitre 2, il nous invite à imiter l’abaissement de Jésus. Qu’est-ce qu’il veut dire par là? Se soumettre les uns aux autres. Qu’est-ce que ça veut dire? Se mettre au-dessous des autres pour les élever. Les élever même au-dessus de soi-même. Les aider à croître en humanité. Les aider à devenir davantage homme. Cela, c’est une éthique, une éthique d’aider l’autre à croître, à s’élever, une éthique qui a sa source dans l’abaissement de Jésus jusqu’à la mort sur une croix, où il s’est mis au rang des esclaves, puisque la croix était le châtiment des esclaves.

Je dirais une deuxième illustration de cette éthique évangélique. Il faudrait comprendre que le rite chrétien sacralise avant tout la relation aux autres; parce que l’espace sacré n’est pas le temple matériel. L’espace sacré, nous le lisons, notamment dans saint Paul, c’est notre corps, notre corps individuel et c’est le corps social que nous formons les uns avec les autres.

L’espace sacré, c’est celui que Paul appelle le corps du Christ et qu’est-ce que le corps du Christ? Eh bien, c’est l’ensemble des chrétiens qui s’unissent les uns les autres, en vue de rayonner la fraternité autour d’eux. Donc des chrétiens rassemblés par l’amour, le souvenir de Jésus. C’est là aussi où le sacrement, par excellence qui est le sacrement de l’Eucharistie, – voir dans Cor 11 le récit de l’institution de l’Eucharistie – où Saint  Paul nous apprend à respecter le corps du Christ. Le commentaire traditionnel c’est de reconnaître que l’Eucharistie est bien le corps du Christ, le corps individuel du Christ. Non, ce n’est pas du tout la pensée de Paul. Qu’est-ce qu’il nous dit? Quand vous vous réunissez pour commémorer le souvenir du Seigneur, attendez-vous les uns les autres. Ne commencez pas à manger dès que vous arrivez sans vous occuper de ceux qui ne sont pas là et qui vont arriver les derniers. Attendez-vous les uns les autres. L’Eucharistie nous apprend à respecter le corps que nous formons quand nous nous rassemblons autour de Jésus.

C’est cela le corps du Christ qui se noue dans le souvenir de Jésus, son souvenir et son attente, le Christ à venir, c’est-à-dire tous ces hommes qui nous entourent, qui sont appelés eux aussi à entrer dans le corps du Christ, à former avec nous une seule et même humanité.

C’est cela la véritable compréhension du sacré chrétien. Jésus a donc sécularisé lui-même le sacré. Le sacré n’est pas le temple de pierre, le sacré c’est le corps que forme la multitude des chrétiens rassemblés au nom de Jésus et qui, là, apprennent à se conduire les uns envers les autres, en frères, pour le faire également avec ceux qui ne sont pas là, rassemblés présentement dans le corps du Christ, qui sont cependant les enfants du même Père, comme nous le sommes.

Troisième piste de réflexion : la vie du chrétien en Église aujourd’hui

La construction de l’Église comme espace de vie politique, comme espace politique. Là aussi, j’aurai quatre points.

– Un premier point : la définition de l’homme comme « être politique ».

– Un second point : où en est la vie politique du chrétien, dans l’Église, aujourd’hui ?

– Un troisième point : je vous renverrai à St Paul, à la citoyenneté chrétienne d’après Paul.

– Et, en conclusion, un quatrième point dont je ne dirai que quelques mots, et ce sera à vous de le remplir : comment reconstruire l’Église en société respectueuse des droits politiques de ses fidèles? Vaste programme, à supposer qu’il soit envisagé en haut lieu.

La définition d’Aristote : le chrétien est un animal politique, « zoon politikon ».

La pensée d’Aristote, exactement, c’est qu’il est de la nature de l’homme de vivre avec d’autres, en relation avec d’autres, pas seulement au milieu d’autres, mais dans une intrication les uns dans les autres. Donc conception de l’homme en tant qu’être social, ce qui ne veut pas dire simplement un individu qui vit en société, mais en tant qu’il appartient à l’homme de construire, lui-même, sa vie sociale, donc de se construire lui-même comme être avec d’autres et ainsi de construire la vie commune, la vie en société comme une vie interrelationnelle. Ce n’est pas simplement l’idée de la socialité, ça va plus loin que cela, ou bien ce serait la socialité mais comprise comme solidarité des uns avec les autres et comprise comme un partenariat les uns avec les autres, dans tous les compartiments de la vie sociale ou de la vie avec les autres. Il y a beaucoup de compartiments plus ou moins étagés, hiérarchisés, qui sont étudiés par le philosophe. C’est d’abord la vie en famille, l’homme et la femme dans le couple matrimonial, les parents et les enfants. C’est ensuite, la fratrie qui est la famille élargie, les cousins, les oncles et les tantes, spécialement développée dans certains pays restés encore assez traditionalistes. C’est la tribu, qui serait unie par une origine commune, qui vit sur un même territoire, qui, parfois, exerce la même profession. Pour le grec, c’est surtout la cité. Pour un athénien, la vie politique, c’est essentiellement  la participation à la vie de la cité, participation active, participation à l’élaboration des lois. La cité s’est introduite en Grèce vers le 5ème siècle, peut-être fin du 6ème, début du 5ème siècle avant notre ère. Pour vous situer, pensez que le monde homérique, c’est le 9ème siècle, et c’est le commencement de l’hellénisation de la Grèce. Mais la cité, elle, va s’implanter plus tardivement. Avant cela, qu’est-ce qui régit la cité? C’est essentiellement la religion. La toute première religion en Grèce, c’est le culte du foyer, dont le prêtre est le père de famille. Le temple, c’est le foyer, le lieu où l’on mange. C’est là où l’homme apprend aussi à recevoir des hôtes. C’est là où va se former la religion agraire. La religion – ce qui explique son déclin actuel – la religion est de type agraire.

Je retrouve un peu mon propos du début : à l’heure actuelle, on voit non seulement un phénomène d’urbanisation mais de métropolisation. Partout dans le monde, la vie se concentre autour d’immenses métropoles dans lesquelles l’homme perd complètement la relation avec la nature.

Alors, si l’on pense que la religion est née à l’époque où l’agriculture a remplacé la cueillette et la chasse, où l’homme va commencer à maîtriser la nature, la religion est venue de là. Il fallait offrir des sacrifices aux génies, aux dieux de la nature qui régissent tous les phénomènes de la vie. On voit combien cette religion est compromise avec le développement de la vie dans la cité devenue métropole. Et donc, la cité, en Grèce, s’installe vers la fin du 6ème, le début du 5ème siècle. C’est l’époque qui a été appelée par des historiens de la Grèce antique, une époque des lumières, une époque du rationalisme, où, il y avait bien au centre de la ville le temple, mais où il y avait aussi l’agora, l’agora en face du temple. Et d’ailleurs les prêtres étaient eux-mêmes des magistrats. C’est donc la magistrature qui prend la religion en charge. Et qu’est-ce que l’agora? C’est le lieu où les hommes libres  – on en était là –  se rassemblent pour élaborer les lois, et donc, où la cité, la vie sociale, la vie politique se construisent en face du temple, donc en se dégageant des lois sacrées, des vieilles traditions, des vieilles coutumes venues de l’époque archaïque, du chamanisme, de tout cela. L’homme organise lui-même sa vie avec les autres. C’est la première étape de la sécularisation où la liberté des individus s’exprime par le vote. Vote des impôts, vote des lois, vote des traités avec les autres cités. Toutes les cités sont indépendantes.

Mais pour un homme comme Aristote, c’est Athènes qui est la cité modèle. C’est là aussi où se décident les guerres à entreprendre. Et, donc l’espace politique, c’est éminemment l’espace de la parole, l’espace du discours, l’espace de la rhétorique. Les grands hommes politiques sont des hommes de la parole, des avocats, des légistes. Donc, c’est réservé aux hommes libres qui exercent leur liberté par l’usage de la parole, mais  d’une parole qui est échangée avec les autres. Il n’y a pas une parole qui s’impose. Ce n’est pas une parole, qui vient, comme dans certains États,  des aristocrates, des gens riches, des gens qui monopolisent le pouvoir. Le pouvoir est commun et le pouvoir dépend de l’éloquence de chacun, de la persuasion qui va réussir à se communiquer des idées, à les rendre communes, à faire que l’idée de chacun devienne l’idée de tous. Et alors, elle s’impose comme loi. Voilà donc, ce qui était la construction, comment Aristote comprend l’homme comme animal politique.

Deuxième point : alors, où en est-on sur le plan politique dans l’Église d’aujourd’hui?

Quelle est la liberté politique? Quelle est la liberté de la parole? Quelle liberté de décision est laissée aux fidèles? Voila les questions que cela nous pose.

L’Église du 19ème siècle s’est définie face aux États comme une société parfaite, c’est-à-dire, disposant absolument de tous les pouvoirs qu’il y avait dans les États. Je rappelle qu’à ce moment là, il y avait encore un État du Vatican, qui est un État de l’Église, il y avait des États de l’Église en Italie, où le pape était en même temps souverain temporel qui traitait à égalité avec les autres souverains. La papauté imposait son propre idéal politique. Alors, l’Église se définissait comme une société parfaite, c’est-à-dire dotée de tous les pouvoirs. L’Église a voulu s’affirmer comme société parfaite en voyant combien l’idée démocratique gagnait du terrain en Europe où beaucoup d’États monarchiques devaient laisser au moins les aristocrates ou les hommes plus riches élaborer des constitutions et donc reconnaître une certaine liberté aux autres. C’était aussi l’époque où tous les États monarchiques étaient menacés par l’idée démocratique c’est-à-dire par l’idée que le pouvoir appartient au peuple. Pour la papauté, c‘était une idée tout à fait irréligieuse car le pouvoir vient de Dieu. Il ne monte pas du peuple, il descend de Dieu. La papauté était persuadée que l’aspiration démocratique allait entraîner l’Europe dans le chaos politique, de telle sorte qu’un jour, tous les États se retourneraient vers l’Église et l’Église tenait à donner l’exemple d’être la société parfaite. Une société parfaite, c’était une monarchie absolue de droit divin, un tout petit peu tempérée par le collège des cardinaux. Et donc, le pouvoir appartient exclusivement à la succession apostolique des évêques, successeurs des Apôtres. C’est un pouvoir sacré, réservé aux personnes consacrées. Rappelez-vous que les rois étaient aussi sacrés, une sacralisation reçue du pape, qui marquait bien que le roi ou l’empereur était l’oint du Seigneur, c’est-à-dire tout proche de Dieu. Il avait reçu l’onction. Et donc pour l’Église, la démocratie s’oppose au droit divin, selon lequel tout pouvoir vient de Dieu, le droit révélé. D’où l’Église ne veut pas de démocratie sous quelque forme que ce soit, par exemple l’idée ce que l’on a appelé un moment le presbytérianisme, où le pouvoir serait aux mains de l’assemblée des prêtres ; ou encore l’Église a combattu l’idée que le concile œcuménique serait supérieur au pape. C’est ainsi que s’est construite, l’idée de la primauté pontificale.

Vatican II a apporté bien des adoucissements à cette vision des choses, c’est certain. Il y a des aménagements qui sont entrés dans le droit canon, ce n’est pas niable. Par exemple, il y a des laïcs qui sont entrés dans les conseils pastoraux. Vatican II a fortement invité tous les évêques et les curés à faire appel au conseil des laïcs, à faire entrer des laïcs dans leurs conseils. J’ai bien dit conseil… je n’ai pas parlé de la prise de décision; le conseil, la réflexion, mais c’est déjà quelque chose! Le droit canon reconnaît un droit d’association aux laïcs, à condition qu’ils se déclarent, bien entendu. Il n’empêche que la question se pose : est-ce que le chrétien jouit, dans l’Église, de droits citoyens comparables à ceux dont il jouit dans la société civile? On peut se poser la question. On y répond d’ailleurs assez vite.

Il ne faut pas oublier aussi qu’il y a l’inégalité qui tient à la consécration. Le pouvoir appartient aux clercs depuis l’institution de la distinction entre laïcs et clercs qui remonte au début du 3ème siècle, avec ce qu’on appelle la tradition apostolique d‘Irénée, qui n’a rien d’apostolique d’ailleurs. Mais, c’est le moment où l’on a commencé à imposer les mains à des personnes qui avaient, seules, le droit de participer à la liturgie. Donc, une inégalité hommes – femmes, puisque l’Église ne permet pas aux femmes d’accéder à la consécration. Est-ce que cet accès à la consécration sacerdotale serait le seul moyen de rétablir des droits politiques dans l’Église? A vous encore d’y réfléchir. Mais il est certain que l’inégalité homme – femme devient de plus en plus choquante dans un monde dont l’évolution se caractérise, inversement, par la participation de plus en plus grande des femmes à tous les échelons du pouvoir, du pouvoir politique comme du pouvoir industriel. Donc, au regard du monde sécularisé, le chrétien ne jouit pas, dans l’Église, des prérogatives et des libertés qui sont considérées comme constitutives des droits humains dans le société civile. Le chrétien n’est pas un individu majeur. Il est encore mineur. La femme encore plus. Et cela contribue très fortement à la séparation du monde et de l’Église, et contribue très fortement à la perte de crédibilité du langage théologique. Et même quand nous considérons les très belles avancées de Vatican II, en direction du monde moderne, il est certain que ces avancées sont réelles, très réelles, mais que le langage de l’Église n’est pas crédible, vu qu’elles ne sont pas appliquées à l’intérieur de l’Église, qu’il n’y a pas de liberté de parole dans l’Église, que les fidèles ne participent pas à l’organisation de la cité chrétienne, de la cité ecclésiale et que les femmes sont traitées à inégalité avec les hommes.

Voyons, maintenant, le troisième point : quelles idées pouvons-nous trouver dans l’Évangile pour cela?

En fait, je m’en tiendrai à saint Paul, sans oublier que saint Paul a tiré toutes ses idées de la méditation de la croix du Christ. Je vous renverrai à deux textes.

Donc, quelle est la citoyenneté chrétienne d’après Paul? Il emploie le mot « citoyenneté ».

D’abord  Éphésiens 2,11-17. Pour Paul, l’acte de naissance du christianisme, c’est l’acte politique de Dieu d’accorder aux païens le droit de cité en Israël. C’est-à-dire, la participation à toutes les prérogatives qu’il avait accordées au peuple élu. Et donc, la participation à l’élection elle-même, à l’élection qui ne dépend donc plus de la loi religieuse mais qui est étendue à tous les païens. Une élection qui vient directement de la volonté de Dieu d’être et de se comporter non pas comme le Dieu d’un peuple particulier, mais comme le père universel de tous les hommes. Et comment cela? Et bien, dit Saint Paul : Dieu était sur la croix de Jésus se réconciliant le monde. Or, de cette réconciliation, Paul nous donne une compréhension qui dépasse de beaucoup la notion sacramentelle de réconciliation, c’est-à-dire de libération des péchés. Saint Paul entend le mot « réconciliation » dans un sens politique. C’est d’abord la réconciliation, dit-il, du Grec et du Juif qui étaient ennemis. Ennemis, puisqu’aux yeux du Juif, le païen était réputé ennemi de Dieu, et donc, en tant qu’idolâtre, voué à la damnation. Il n’avait pas part aux promesses de Dieu. Et Dieu, dit Saint Paul, sur la croix signe un traité de paix entre le Grec et le Juif pour faire des deux, un seul peuple, un même peuple.

Suite de ce texte : Éphésiens  2,18-22. Il découle de cette initiative politique de Dieu, de ne plus vouloir être le Dieu d’un seul peuple mais le Dieu de tous les peuples. Il résulte de cet acte politique de Dieu, l’égalité de tous les chrétiens comme droit de citoyenneté quelle que soit leur origine, qu’ils soient Juifs ou qu’ils soient Grecs, c’est-à-dire païens d‘origine. Ils sont tous égaux et Paul dit aux Ephésiens qui sont des chrétiens d’origine grecque donc païenne : vous êtes les concitoyens des saints. Qui sont les saints? Les saints étaient les chrétiens de Jérusalem qui se disaient « saints » parce qu’ils étaient circoncis. Ils portaient le sceau de l’Alliance dans leur chair. Donc ils étaient sacrés, consacrés, et Paul leur dit : il n’y a pas d’inégalité à cet égard. Vous êtes les concitoyens des saints, à égalité avec ceux qui sont d‘origine juive.

Ce fut le grand débat aux origines de l’Église. Pouvait-on baptiser des incirconcis? Pouvait-on tolérer que des chrétiens d’origine païenne qui refusent la circoncision soient considérés comme des chrétiens à part entière, comme des saints, au même titre que ceux qui portent, dans leur chair, la marque même de la sainteté?

Donc tous les chrétiens sont égaux en droit et en dignité. Tous les membres de l’Église, quelle que soit leur origine, contribuent à construire la cité chrétienne. Et le mot est employé par Paul. Ils contribuent à construire la cité chrétienne par leurs échanges entre eux et donc, avant tout, en se reconnaissant frères et en partageant les mêmes droits et les mêmes prérogatives. Cela n’exclut pas qu’il y ait dans la cité chrétienne des pouvoirs de gouvernement ou d’enseignement. Il dit, il y a des apôtres, il y a des prophètes, il y a une diversité de fonctions, mais il y a une égalité foncière, essentielle, entre tous les chrétiens. Et vous voyez cela dans 1 Cor 12 où il montre comment il y a une grande diversité d’offices à l’intérieur de l’Église, mais chacun a son office, chacun a une fonction à exercer. Ces fonctions sont différentes, mais toutes coopèrent, également, avec la même dignité, à la construction de l’ensemble. Donc les chrétiens sont invités à mener une vie politique au sens d’Aristote, c’est-à-dire à veiller à leur « être avec ». C’est « l’être avec » de chaque chrétien avec les autres qui est constitutif de cette société. Vous pourrez lire aussi ce que dit Paul dans 1 Cor 14 où on voitl’importance qu’il accorde à la parole. Toutes les fonctions, à ce moment-là, sont avant tout, des fonctions de parole. Paul dit qu’il n’a pas été, lui, appelé à baptiser, mais à enseigner l’Évangile. Donc, il y avait dans l’Église chrétienne – c’est un phénomène très caractéristique – une effusion de parole due à l’effusion de l’Esprit Saint. Ce sont des phénomènes qui nous paraissent peut-être un peu bizarres mais qui se passaient sans doute dans des sociétés religieuses de l’époque, des phénomènes de glossolalie – parler en langues – d’extases, de visions auxquels les chrétiens attachaient beaucoup d’importance, qui étaient peut-être la marque sentimentale de leur joie d’être sauvés par le Christ, d’entrer dans l’Église du Christ, mais dont Paul se méfiait beaucoup. On voit Paul, non pas restreindre la liberté de la parole, mais demander à ce que cette parole soit intelligible, qu’elle soit communicable, donc qu’elle soit rationnelle. Et notamment, sa critique du « parler en langues » qui est pratiqué dans les communautés charismatiques de nos jours. Paul leur dit : « Mais voyons, si un étranger, un païen,  entre dans nos églises – ce qui montre bien qu’il y avait un peu d’osmose, et que beaucoup de païens fréquentaient les réunions chrétiennes pour voir un peu ce qui s’y passait, du moins, à partir du moment où ces communautés chrétiennes se réunissaient à part, en dehors de la synagogue – qu’est-ce qu’il va dire ? Il ne va rien comprendre. Il va dire vous êtes des fous ». Et donc, Paul préconisait une parole raisonnable, une parole communicable, donc un véritable échange de la parole, non pas simplement des murmures adressés à la divinité.

Je voulais attirer votre attention sur le fait que les communautés chrétiennes se sont caractérisées par une grande explosion de parole, une communication de la parole. Et c’est pourquoi il fallait de temps en temps que l’Apôtre la tempère. Mais tout le monde avait le droit à la parole et cela venait de l’Esprit Saint. Et c’était cet échange de parole qui fabriquait la concitoyenneté chrétienne. Et donc l’Esprit libère la parole. Tous ont le droit à la parole et Paul préconise, par-dessus tout, même au-dessus de la parole prophétique, une parole d’interprétation. Qu’est-ce que c’est que l’interprétation sinon le discernement critique?

Je voudrais ensuite vous inviter à réfléchir à la grande loi paulinienne, qu’il exprime à plusieurs reprises de différentes façons dans 1 Cor 12,11 et dans l’épître aux Galates 3,38. Cette loi qui s’énonce ainsi : il n’y a plus ni Juifs et Grecs, ni hommes libres et esclaves, ni masculin et féminin, vous êtes tous un dans le Christ.

Alors c’est là où Paul apparaît comme le fondateur de la société ouverte. Non, je ne prétends pas que Paul était un féministe, mais non, il ne l’était pas, il n’était pas un anti-esclavagiste, et non, il ne l’était pas. Il était de son temps. Il avait les idées limitées de son temps. Il ne supprimait pas les différences mais ne voulait pas que des différences deviennent des divisions dans l’Église. Essentiellement cela : il ne voulait pas qu’elles nuisent à l’unité du corps social de l’Église. Il enseignait le respect de tous. Or la société païenne était une société très cloisonnée, avant tout cloisonnée par les lois religieuses. Chaque cité a sa divinité, a ses dieux, même plusieurs et le pouvoir patriarcal est un pouvoir en quelque sorte divin que le père de famille ou le chef de tribu exerce sur tous les siens ; et les magistrats eux-mêmes ont tous un caractère plus ou moins sacerdotal. Donc Paul est le fondateur de la société ouverte en tant qu’il contribue à changer une politique qui était fondée sur la discrimination religieuse.

D’où la question qui est le quatrième point de cette deuxième piste : comment reconstruire l’Église en société respectueuse des droits politiques de ses fidèles?

Je vous laisserai encore, là, le soin d’y répondre vous-mêmes.

Comment les chrétiens peuvent-ils arriver à tenir une parole responsable dans l’Église? Comment faire?

Il est certain que l’Église n’entend pas laisser, par exemple, ses dogmes et ses pratiques religieuses, et les abandonner à la libre initiative des fidèles. On ne peut oublier que l’Église est un État de droit, comme on aime à le dire de nos jours. C’est-à-dire qu’elle est fondée sur une écriture, une tradition. On pourrait rappeler que, pendant très longtemps, la coutume était d’élire les évêques. Les évêques étaient élus par leur communauté. C’est quand l’administration de l’Église s’est modelée sur l’administration impériale après la conversion de Constantin, c’est à ce moment-là que toute la vie de l’Église a changé et qu’elle est devenue beaucoup plus hiérarchique et centralisée etc.

La hiérarchie ecclésiastique se dit dépositaire du droit divin, de l’écriture et de la tradition, mais cela ne devrait pas empêcher les catholiques, les chrétiens, les fidèles, d’exercer une fonction interprétative.

La tradition a toujours été une innovation incessante qui reflète beaucoup des évolutions culturelles des sociétés où les laïcs ont eu leur importance. Comment se fait-il, par exemple, que la pénitence privée a succédé, au 11ème siècle, à la pénitence publique ? Parce que les chrétiens ne voulaient plus de la pénitence publique, ne voulaient plus s’y soumettre, et alors l’Église a évolué pour cette raison-là. Comment les laïcs pourraient-ils exercer une fonction interprétative? Comment concevoir des droits de citoyenneté, de concitoyenneté dans l’Église. Il faut se rappeler, bien sûr, que Paul ne prônait rien tant que l’unité de la foi. Autrement dit, aucun chrétien ne peut prétendre imposer sa parole à d’autres. Aucun groupe chrétien ne peut l’imposer aux autres groupes chrétiens. Il faut avoir le souci de l’unité, d’un certain consensus. Alors, il ne faut pas s’attendre à ce que les évêques, d’eux-mêmes, donnent la liberté de la parole aux chrétiens. Il ne faut pas rêver. Il y a des évêques qui, de plus en plus, consultent, oui, mais il ne faut pas oublier non plus que l’épiscopat, c’est la chaîne historique qui nous rattache aux origines chrétiennes. C’est à ce titre que je tiens au symbole des Apôtres, non pas pour refuser aux chrétiens ou à des groupes chrétiens de se faire des credo particuliers. Mais c’est le lien qui nous rattache à l’événement historique de Jésus-Christ, à la révélation historique de Dieu en Jésus-Christ. Le symbole des Apôtres rappelle que Jésus était un homme de l’histoire et que l’Esprit Saint vient de lui, l’Esprit Saint qui forme la communauté.

A ce propos, je le dis en passant, dans le symbole des Apôtres, quand on dit : « Je crois à l’Église » , c’est l’Église eschatologique, c’est-à-dire l’Église céleste, l’Église réunie par l’Esprit Saint. Et donc, la signification est très différente de l’article concernant l’Église dans le symbole de Nicée Constantinople, où il s’agit là de l’Église terrestre.

Donc les chrétiens peuvent revendiquer le droit d’exercer la responsabilité de leur « vivre ensemble » en l’Église. Et aucune autorité religieuse ne peut les empêcher de prendre la responsabilité de leur « être chrétien » dans le monde, de leur « être avec les autres » dans le monde. Encore le chrétien doit-il prendre aussi ses responsabilités sur la base d’une lecture commune de l’Évangile, d’une interprétation collective de l’Évangile pour voir comment vivre en chrétien dans le monde et comment vivre dans l’Église en « être politique » c’est-à-dire en être libre. Comment vivre la vie de l’Église dans des communautés de partage de la parole évangélique Là, je crois que vous savez faire. Vous avez là un savoir-faire à répandre, en évitant d’effrayer les autres. Hélas, tous n’aspirent pas à la même liberté, c’est ça qui est triste. Il faudrait rendre attractive la liberté à laquelle nous, nous aspirons et que nous essayons de prendre. Mais transformer de plus en plus la vie en Église, non pas en réunions cultuelles mais en communautés de partage de la parole évangélique. Ce partage incluant le partage du pain, comme ça se faisait au début de l’Église. Partager la parole, c’est ainsi que, peu à peu, les fidèles pourront prendre et exercer des droits de citoyenneté dans l’Église.

Il y a là, donc, un vaste champ de réflexion en se disant et en essayant de faire comprendre aux autorités de l’Église, que l’Église ne sera respectée dans le monde que dans la mesure où elle apparaîtra, elle-même, comme un espace de vie et de liberté politiques. Tant qu’elle n’apparaîtra pas ainsi, alors elle apparaîtra comme une secte religieuse où c’est le rite qui domine tout. La chance de l’Église de répandre l’Évangile dans le monde, c’est de montrer, elle-même, qu’il y a, dans l’Église, une liberté de parole, d’échange de parole, de construction d’une parole chrétienne

Et j’arrive à ma troisième piste de réflexion : annoncer l’Évangile en terme de sens de la vie humaine.

Sens ou salut ?

C’est une question qu’on doit se poser quand on cherche dans quels domaines pourrait s’exercer le droit des fidèles à une parole responsable. Faut-il la définir par l’accès au salut  ou par l’accès au sens que l’Évangile donne à la vie humaine?

Si nous voulons la répandre comme un accès au salut éternel où l’épiscopat dira : « L’accès au salut éternel vient directement de la révélation, dont le dépôt nous a été confié à nous, évêques », alors peut-être faudrait-il se transporter, pour acquérir cette liberté de parole, dans le domaine du sens.

Définir le sens que l’Évangile donne à la vie humaine. Alors, quel rapport y a-t-il entre le sens et le salut? Grave question que nous pouvons nous poser. Où situons-nous notre foi, de préférence? Dans le salut ou dans le sens?

Un historien du 18ème siècle faisait remonter la perte de vitalité des églises au 18ème siècle, à ceci que l’Église ne savait que parler des fins éternelles, spécialement en inspirant la peur, à une époque où les gens commençaient  à s’intéresser de plus en plus aux fins temporelles.

Est-ce que l’Église s’intéresse aux fins temporelles? Est-ce que notre foi chrétienne est intéressée à définir, à déterminer les fins temporelles qui évoluent, bien sûr toujours, à travers le temps et l’espace?

Deuxième petite anecdote : avant-hier,  j’écoutais, la nuit, un débat sur France Culture où il y avait des sociologues de la religion qui débattaient autour d’un sondage d’opinion qui a dû être publié hier ou avant-hier par le journal La Croix, sur la pratique chrétienne tombée à 5%. Des sociologues disaient : « l’Église ne sait que parler en terme de salut, ça n’intéresse plus personne ». Ils pensaient au salut – la vie éternelle – la vie dans l’au-delà. On a le temps de voir. Moi je n’ai plus grand temps ! Ils demandaient pourquoi ne s’intéresse-t-on pas à la recherche du sens? Est-ce que l’Église est capable de parler en terme de sens, le sens de la vie conjugale, le sens des affaires, le sens de l’économie : où va l’économie, le sens de l’histoire, l’accueil des étrangers etc. parler en terme de sens?

Une question à laquelle vous pourrez réfléchir : est-ce qu’un discours du sens pourrait se substituer, chez les chrétiens, au discours du salut? Je ne dis pas l’éliminer, mais en prendre la place. Est-ce qu’un discours du sens pourrait se présenter comme un discours du salut? Ou, en termes inverses, présenter le discours du salut en terme de sens?

C’est là où je voudrais dire, deuxième point, qu’un discours du sens a bien été tenu au Concile Vatican II.

Il a été tenu dans le document appelé « Gaudium et spes ».  C’était l’un des documents qui a été le plus contesté. Déjà au terme du Concile, il faisait peur. Quand on disait que l’Église devait s’ouvrir au monde – j’ai lu ça dans les carnets du Père de Lubac – tout le monde comprenait qu’il fallait s’ouvrir à l’athéisme et au bolchevisme, ce qui faisait encore plus peur que l’athéisme. Le Père de Lubac, lui-même, malgré son ouverture d’esprit, craignait beaucoup ce discours de l’ouverture du sens. Il racontait comment il avait entendu le Cardinal Marty expliquer comment l’Église devait s’ouvrir au monde. Et, n’en pouvant plus, il est allé le trouver dans un couloir, pour lui dir : « Mais enfin, Eminence, est-ce que vous ne vous rendez pas compte que vous êtes en train de dire qu’il faut se convertir à l’athéisme et au bolchevisme ». Alors de Lubac dit : « Le cardinal m’a écouté d’un regard plein de bonté (phrase superbe !), visiblement sans rien comprendre et il m’a embrassé et il est parti ».

Quelle est la nouveauté de Vatican II? Pour moi, la grande nouveauté de Vatican II, c’est bien «Gaudium et Spes » où l’Église a reconnu toutes les libertés que, depuis deux siècles, s’était donné le monde sécularisé contre l’Église. Toutes ces libertés que l’Église du 19ème siècle n’avait pas cessé d’anathématiser et de repousser, comme le droit, notamment très caractéristique, à la liberté de la foi, le droit à la liberté de parole. Vatican II a salué la dignité de la personne humaine. Il a voulu tenir au monde un langage nouveau. Il a dit que l’Église voulait se mettre au service du monde pour aider le monde à se procurer les biens auxquels il aspirait, qui sont des biens temporels, des biens spirituels. L’Église s’intéressait aux fins temporelles de l’humanité, enfin, enfin! Pas uniquement aux fins éternelles. L’Église commençait là, à Vatican II, à insérer le salut dans la recherche du sens. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. Alors, bien sûr, le Concile parle encore en terme de salut : « qu’il faut sauver », mais la référence au renouvellement de la société humaine montre bien qu’il dépassait le salut religieux tel qu’il est compris par la pratique religieuse ou des croyances religieuses. Il montrait bien qu’il s’agissait de repenser et de renouveler la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs le titre de l’exposé préliminaire de ce document intitulé « Gaudium et Spes », c’est-à-dire « L’Église dans le monde de ce temps ». Donc il s’agissait du sens de l’histoire, s’intéresser à la condition humaine. C’était donc une invitation adressée à tous les laïcs chrétiens, ceux qui participent le plus directement à la vie dans le monde. L’invitation adressée à ces laïcs, à tenir à leurs concitoyens du monde, un discours du sens, inspiré par l’Évangile. Alors, ce discours du sens peut-il vraiment être tenu comme un discours de salut devant Dieu, de salut éternel?  C’est la réflexion à laquelle je m’attache en ce moment, en tant que théologien. Pour moi, c’est la parole que l’Église doit tenir. Elle ne peut pas tenir une parole universelle si elle se contente de dire : « Revenez adorer Jésus Christ dans nos églises ». Si elle veut inviter les hommes vraiment au salut, et bien, il faut tenir un discours du sens.

Mais quel rapport y a-t-il entre le sens et le salut? Pour moi, et là, je prends position comme théologien, cela est lié au rapport entre l’ordre de la création et l’ordre du salut. Qu’est-ce que Dieu veut sauver? Pour moi, Dieu ne veut pas sauver des individus. Dieu veut sauver l’humanité comme totalité. Dieu veut sauver ce qu’il a créé, car il a créé l’homme pour la liberté. Il a créé l’homme à son image. Il l’a créé pour le bonheur, pour participer à son bonheur à lui-même. Mais ce que Dieu veut, c’est l’unité de l’humanité. « Qu’ils soient tous un », c’est le testament de Jésus (Jn 17,21).

Que veut Dieu? Le salut pour lui, c’est celui d’une humanité réconciliée, puisque Dieu était dans le Christ, se réconciliant le monde, dit Saint Paul (2Cor5,19). Et Paul dit que, dans le Christ, est apparue une nouvelle création (2Cor5,17). La création nouvelle, la création qui se fait dans le Christ, c’est l’humanité rassemblée dans le pardon mutuel, rassemblée dans la fraternité, unifiée à l’image de Dieu. Donc, tout ce qui va dans le sens de l’humanisation de l’homme, de l’humanisation de la nature, de l’humanisation de la société, de l’humanisation de l’économie etc., tout ce qui va dans le sens de la réconciliation des hommes entre eux, des classes sociales entre elles, des riches et des pauvres, des peuples entre eux, tout ce qui va dans ce sens, le sens de la paix, de la fraternité, de la réconciliation, tout cela va dans le sens du salut.

Qu’est-ce que Dieu veut des hommes? Qu’ils s’aiment les uns les autres. Qu’ils se pardonnent mutuellement leurs offenses. Voilà la seule loi du salut que Jésus nous a donnée et, c’est ainsi que Dieu, au terme de l’histoire, appelle l’humanité à entrer dans son bonheur, dans sa béatitude. L’humanité sauvée, c’est une humanité réconciliée et cette réconciliation se fait dès maintenant quand nous travaillons à l’humanisation de l’homme. Quand nous travaillons à l’humanisation de l’homme, nous travaillons au salut de l’humanité.

Texte publié le 13 juillet 2011 par Lucette Bottinelli
Reproduit avec l’aimable autorisation de NSAE


À lire :

Joseph Moingt, Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, Ed. Temps Présent, Coll. Semeurs d’Avenir, Nov. 2010, 248 pages.

Propositions du groupe sarthois pour l’avenir de la CCBF

Texte publié sur le Forum de la CCBF en Février 2011 

À l’invitation de la libraire Siloë, Christine Pedotti est venue au Mans jeudi 20 janvier, présenter Les pieds dans le bénitier, le livre co-écrit avec Anne Soupa. Une grosse centaine de participants, dont une majorité d’adhérents et sympathisants du groupe CCBF du département. Nous avons pu vérifier une nouvelle fois, comme lors de la venue d’Anne Soupa en avril de l’an dernier, combien la démarche des fondatrices de la CCBF peut faire écho aux multiples questions, frustrations et attentes de baptisés qui ont de plus en plus de mal à s’accommoder de certains des traits que l’Eglise s’obstine à donner à son visage actuel (retour d’un sacré archaïque, promotion du clerc, relégation des femmes, répétition mécanique de lois et règlements, etc.).

Certains sont cependant restés en partie sur leur faim dans la mesure où, lors de cette soirée, il aura été à leurs yeux trop peu question de la manière dont concrètement l’intuition des fondatrices prend corps dans la réalité, dont les groupes qui ont vu le jour depuis dix-huit mois dans les différents régions de France se structurent ou au moins s’installent dans la durée, dont les résistances rencontrées donnent à penser et à inventer, dont la CCBF se conçoit comme autre chose qu’un sigle de plus dans le tourbillon médiatique que génère la moindre affaire, etc. Mais peut-être Christine s’est-elle estimée tenue par son contrat du moment qui était de présenter son livre et non pas de faire directement la promotion de la CCBF – contrat sans lequel, dans le contexte local, elle n’aurait peut-être d’ailleurs pas pu avoir aussi facilement accès à une salle « diocésaine ».

Christine ayant choisi de prolonger son séjour en Sarthe, elle a heureusement accepté de consacrer une partie de la journée du lendemain à une séance de travail avec le comité de pilotage de la CCBF Sarthe. A elle s’était adjointe Karin Heller, théologienne catholique, actuellement professeur à l’université protestante de Whitworth au États-Unis[1] et auteur d’un retentissant article dans la Revue théologique de Louvain (41/3 2010)[2] . Nous y avons fait le bilan de dix-huit mois de fonctionnement et de notre attente d’une structuration plus visible en même temps qu’aussi fidèle que possible à l’intuition de départ. Nous sommes en effet déçus de constater l’apparente impasse sur laquelle semble avoir débouché la rencontre nationale du 2 octobre dernier, la torpeur prolongée dans laquelle s’est installé le forum après une brève période d’intense activité, le fonctionnement obstinément vertical du site (allers et retours entre un sommet – les fondatrices – et une base – réduite d’ailleurs à quelques individus), le sous-emploi auquel sont contraints les coordinateurs et coordinatrices de région, etc.

Pour « rebondir », il nous est proposé de nous constituer localement de manière complètement autonome en association (loi 1901) – la Conférence des Baptisés de la Sarthe. De son côté et parallèlement se constituerait nationalement une « Association de promotion de la CCBF » dont la fonction principale serait de « récolter des fonds et  répartir les budgets ». Quant à l’articulation entre les associations locales, elle devrait pouvoir se faire « en réseau » et par « auto-régulation », moyennant l’émergence progressive et variée de véritables expertises (« à la manière Wikipédia »).C’est à dire que l’auto-régulation se fait petit à petit par l’expertise de chacun d’entre nous grâce à nos compétences respectives.

Dans la mesure où il nous permet à la fois de garder notre identité propre et de nous inscrire dans un « nous » d’Eglise, ce projet a notre aval. Nous sommes donc prêts à nous lancer mais il nous paraîtrait alors cohérent :

1- que tous les groupes locaux qui le souhaitent soient conjointement et solennellement invités à se constituer en associations autonomes.

2- que, pour ce faire, les fondatrices tiennent leur promesse faite le 1° novembre de « revenir vers vous […] avec une feuille de route traçant les étapes de la création de l’association de soutien de la CCBF ». Rien dans le « billet d’Anne et Christine » paru dans la Newsletter de décembre 2010 ne ressemble de près ou de loin à une telle feuille de route.

3- que le forum soit reconfiguré (et surtout simplifié) pour qu’il puisse jouer réellement son rôle de lieu où l’ecclésialité de chaque initiative s’expose et se reçoive en même temps des autres – surtout si le processus de constitution des associations locales et nationale est lancé. Mais le forum devrait aussi être pleinement actif durant le temps « ordinaire » : ce que vivent les uns et les autres au quotidien devrait pouvoir nous donner autant à penser que tel livre ou tel « manifeste » de théologiens.

4- qu’écho soit fait à la diffusion, à la réception (voire même au « rapport ») du livre Les pieds dans le bénitier dans la mesure où chacun est depuis octobre 2009, d’une certaine manière et à sa mesure, co-auteur de la démarche CCBF.

Le comité de pilotage sarthois


[1] http://www.baptises.fr/en-debat/le-manifeste-des-143-theologiens-germanophones/

[2] http://poj.peeters-leuven.be/content.php?url=article&id=2052755&journal_code=RTL

Propositions pour la mission et l’organisation

CCBF Conférence Catholique des Baptisés de France

Propositions pour la mission et l’organisation

30 mars 2011

Ces propositions émanent de tous les groupes locaux représentés à la rencontre du 2 octobre 2010 et plus particulièrement les suivants :

ANJOU / ALPES / ALPES de HAUTE PROVENCE / BORDEAUX / LILLE / LYON / PARIS / ORNE / PYRENEES ATLANTIQUE / SARTHE / VERSAILLES / plus quelques contributions individuelles.

Leurs contributions ont été synthétisées par trois membres de la CCBF, mandatés par les participants à la rencontre du 2.10.10 : Françoise CACLIN, José RIGO
et François LONGCHAMP.

Ces contributions demeurent consultables, ainsi que les documents de travail qui ont abouti à la synthèse, en s’adressant à l’une de ces trois personnes.

CCBF

Conférence Catholique des Baptisés de France

Propositions pour la mission et l’organisation

30 mars 2011

1. Ambition / Mission  3

1.1. Ambition / Mission : Notre ardent désir  3

1.1.1. Mettre en œuvre les 3 minitères (Ecoute/Bénédiction/Espérance)  3

1.1.2. Eveiller la conscience des baptisés   3

1.1.3. Devenir et faire devenir des chrétiens adultes et responsables   3

1.1.4. Inventer l’Eglise de demain   4

1.1.5. Etre un espace d’expression de parole, de résistance, de partage et de ressourcement  4

1.1.6. Etre un lieu de veille où exercer la vigilance et lutter contre les injustices   4

1.2. Propositions d’action   5

2. Stratégie  7

2.1. Notre « ardent désir » pour la CCBF   7

2.2. Propositions pour incarner la charte dans  ce domaine   8

3. Organisation  9

3.1. Notre « ardent désir » (= « principes »)  9

3.1.1. Responsabilité   9

3.1.2. Annonce   9

3.1.3. Local  9

3.1.4. Réseau   10

3.1.5. Coordination   10

3.1.6. National  10

3.2. Nos propositions  pour incarner la charte (= »actions »)  10

3.2.1. Niveau local  11

3.2.2. Niveau national (ou global)  11

4. Membres et adhérents  12

4.1. Notre « ardent désir » (= « principes »)  12

4.1.1. Volontariat  13

4.1.2. Adhérents et sympathisants   13

4.2. Nos propositions  pour incarner la charte (= »actions »)  13

4.2.1. Adhérent / sympathisant  13

4.2.2. Invitation / Accueil / relation   13

4.2.3. Actions   14

5. Actions  14

5.1. Notre « ardent désir » pour la CCBF dans le domaine de l’action.  14

5.2. La Bonne Nouvelle de l’Evangile est au cœur de notre action, car elle est Bonne Nouvelle pour le monde d’aujourd’hui.  14

5.2.1. Pour cela nous souhaitons :  14

5.2.2. Pour en vivre, nous souhaitons :  14

5.3. Nous sommes des Chrétiens engagés dans le monde et attachés à Notre Eglise, nous nous en considérons comme co-responsables.  15

5.3.1. Pour exercer cette responsabilité, nous souhaitons :  15

5.3.2. Dans les actions possibles, nous pouvons :  15

6. Système de communication  17

6.1. Système de communication : notre ardent désir  17

6.2. Des propositions d’action   18

7. Gouvernance  20

7.1. Quel type de gouvernance désirons-nous ?   20

7.2. Quel mode de décision ?   21

7.2.1. Au niveau national  21

7.2.2. Au niveau local / régional  21

7.3. Quel mode de fonctionnement ?   22

7.4. Quel mode de régulation ?   23

1.   Ambition / Mission

définir ce que veut être la CCBF / quelles sont les valeurs et les croyances que nous partageons/quels sont notre cadre de référence et nos principes d’action

1.1.                Ambition / Mission : Notre ardent désir

1.1.1.   Mettre en œuvre les 3 minitères (Ecoute/Bénédiction/Espérance)

1      Mettre en œuvre les trois ministères  (++++++) :
– Valeurs : la Bible, l’égale dignité de tous les baptisés, Vatican 2, la miséricorde
– Croyances : il nous appartient de faire avancer le Royaume et nous pouvons, par nos
témoignages privés et publics, changer le cours du Monde.
– Principes d’action : actions visibles décidées en commun et signées de la CCBF en vue de
témoigner du Message du Christ.

2      [En résonnance avec] la Charte : écoute, espérance, bénédiction (je préfèrerais miséricorde) sont des socles nécessaires mais pas suffisants. L’écoute permet de déterminer les attentes, la bénédiction de les regarder avec bienveillance et l’espérance, de nous mettre en marche pour les réaliser. La CCBF est le lieu où on les met en forme et où on leur donne résonnance.
(Pour moi, il n’y a pas lieu de mettre « la charte » en avant. Elle est un présupposé plutôt qu’un objectif et même un cadre).

1.1.2.   Eveiller la conscience des baptisés

3      Prôner l’autonomie du baptisé, éveiller sa conscience jusqu’à l’exercice de sa pleine responsabilité en Eglise

4      Eveiller la conscience des baptisés pour qu’ils se rendent pleinement acteurs de la vie de l’Eglise dans sa mission (annoncer la Bonne Nouvelle de son Salut) et son avenir, et ce dans le respect de l’organisation actuelle de l’Eglise catholique.

5      Etre une prophétie de l’Eglise ; elle n’est donc pas face à l’Eglise avec ses propres structures et doctrines. Elle est pauvre à cause de son ambition même, sans aucun enjeu de pouvoir en tant que groupe.

1.1.3.   Devenir et faire devenir des chrétiens adultes et responsables

6      Des chrétiens adultes, responsables, conscients de leur dignité de baptisés qui fait d’eux des

disciples du Christ à part entière (++++++)

7      Des acteurs, actrices de la vie de l’Eglise d’aujourd’hui, concernés par son avenir

8      Des serviteurs responsables de l’annonce de la Parole comme de l’organisation de la vie ecclésiale

9      Des baptisés pleinement coresponsables de l’être et de l’agir en l’Eglise

10   Faire accepter et reconnaître par la hiérarchie que la lumière du St Esprit éclaire tous les
baptisés et éclaire tout autant les laïcs que les clercs

1.1.4.   Inventer l’Eglise de demain

11   Construire l’avenir, [être des chrétiens] désireux d’inventer l’Eglise de demain :

12   un espace ouvert à tous.

13   des baptisés pleinement coresponsables de l’être et de l’agir en l’Eglise

14   des témoins plein d’espérance d’une vie chrétienne (avec des visages de ressuscités)

15   des puits où trouver l’eau qui vivifie et la parole qu’on peut échanger

16   un instrument et une force pour aider l’Eglise à regarder l’avenir en se réformant là où il serait bon de le faire

17   une fédération de groupes locaux autonomes travaillant au changement de l’Eglise ; une caisse de résonnance des projets émanant d’eux et un organisateur d’actions fédérales

18   une « écharde » dans le fonctionnement habituel de notre Eglise en mettant l’accent sur la fidélité à la Parole de Dieu et la reconnaissance effective des laïcs (femmes et hommes)

19   Travailler à rendre notre Eglise plus catholique (universelle)

20   Discerner les endroits où souffle l’Esprit : s’approprier les avancées de la modernité quand elles sont bonnes : la parité entre les hommes et les femmes, la démocratie

21   Donner une place à la jeunesse (cela paraît urgent, vu le vieillissement du peuple chrétien et l’éloignement de la jeunesse).

22   Honorer le créateur et sa création par des actes conformes à l’Evangile : faire changer les choses par des actes

1.1.5.   Etre un espace d’expression de parole, de résistance, de partage et de ressourcement

23   Etre un espace de résistance, d’expression, de ressourcement, de partage d’expériences. L’évangile et son message en seront le cœur.

24   Etre un lieu de paroles libres et personnelles reflétant les aspirations de chrétiens qui n’ont pas d’autre lieu pour se parler, s’écouter, être entendu dans une Eglise qui est la leur, qu’ils contribuent à façonner et à faire vivre autant qu’elle les fait vivre

25   Donner une voix à chacun afin que l’Eglise soit plurielle et diverse, n’excluant personne de cette prise en considération

26   Accueillir tous les catholiques qui se sont organisés et s’expriment dans d’autres organisations et associations sans que celles-ci renoncent nécessairement à leur vie propre.

1.1.6.   Etre un lieu de veille où exercer la vigilance et lutter contre les injustices

27   Etre le « petit reste » d’où renaîtra un rameau tout neuf et plein de vie

28   Etre une instance de veille exerçant un rôle de vigie pour parvenir à une prise de parole
collective (contre-pouvoir) par l’application du principe de subsidiarité à différents niveaux

29   Avoir un poids d’opinion, un grand mouvement d’opinion, de vigilance, repérant ce qui est contraire à Vatican II, ou à l’évangile, alertant autour de soi les cathos qui ne s’en rendent pas compte, faisant pression sur la hiérarchie, à force de ténacité, dans la légalité (droit canon) avec douceur mais opiniâtreté.

30   [être des chrétiens] prêts à dénoncer toute injustice (++) [en particulier] les injustices criantes, par exemple le statut des femmes (+++)

1.2.                Propositions d’action

(1)

  • [ministère de bénédiction :] faire connaître à CCBF/78 ce qui se fait de bien autour de nous

(4)

  • en développant les trois charismes (« ministères »), dons de l’Esprit pour service de l’Eglise : de l’écoute et du dialogue, de la bénédiction (qui est la recherche de l’action de Dieu dans les actions des hommes, ce qui est beaucoup plus vaste que l’action de l’Eglise), de l’espérance (qui est foi en la vocation d l’Eglise et le projet de dieu sur le monde en route vers le Royaume).

>         en proposant l’étude de certains documents comme le HS d’Esprit et vie (Les laïcs en
situation ecclésiale)

>         en engageant une réflexion sur le baptême

  • en faisant comprendre le sacerdoce commun des fidèles

(5)

       >                  en tant que groupe d’opinion, il pourrait cesser de s’appeler « CCBF » et choisir un nom plus
modeste

(6)

  • en [opérant] une conversion personnelle : devenir responsable, adulte

(7)

  • faire de la CCBF une maison de parole

(8)

  • envisager une formation au moins élémentaire, en Droit Canon, donnée par la CCBF, selon les
    besoins et les circonstances
  • travailler l’Ecriture (en continu) ; approfondir la foi, sur la base du volontariat, selon un rythme à définir, pour renforcer les liens entre nous (une fois tous les 2 ans par exemple)

(9)

        > vivre en Eglise en adulte responsable : ne pas attendre l’autorisation d’une hiérarchie pour
aller contre l’injustice par rapport aux principes de l’Evangile
>  informer les évêques et les clercs de ce que nous sommes et faisons

(10)

 > créer de petites communautés de baptisés qui réagissent aux évènements, prient, se confient
leurs espoirs et leurs inquiétudes ; faire remonter leurs propositions, leurs questionnements à la
CCBF qui en fera état sur l’ensemble du diocèse, si possible, ou de la paroisse, ou dans un
communiqué, il reste à trouver un débouché, dans un rythme régulier

 > insister sans relâche près de l’Evêque
.  pour qu’il donne aux laïcs et aux femmes en particulier, une plus grande place et une plus
grande responsabilité dans l’Eglise
.  pour que des laïcs, femmes et hommes, puissent avoir des fonctions ministérielles ecclésiales

(11)

 > être force de proposition en s’appuyant sur les trois ministères de la charte

(12)

        >  faire de la CCBF une maison de parole
>  faire vivre le site par des contributions
(13)

        >  vivre en Eglise en adulte responsable : ne pas attendre l’autorisation d’une hiérarchie pour
aller contre l’injustice par rapport aux principes de l’Evangile
informer les évêques et les clercs de ce que nous sommes et faisons
(14)

        > ménager des rencontres intergroupes pour nous conforter dans le rôle de témoins
(15)

 > creuser son puits là où l’on est avec des méthodes adaptées aux circonstances que l’on
rencontre. Par exemple : examiner le terreau local, voir ce qui est déjà fait dans les paroisses
et hors paroisses (mettre notre nez un peu partout !) : qu’en est-il par rapport à l’évangile ?

(16)

 > ne pas omettre de s’entourer de canonistes, prêts éventuellement à mettre en avant ce qui est
possible et ce qui ne le sera pas avant longtemps (problème de questions de société)

(19)

     > développer les relations avec les autres religions chrétiennes

(20)

 > se donner comme objectif d’organisation de la CCBF comme de l’Eglise de demain : la recherche
de la parité hommes-femmes et la démocratie

(21)

 > par exemple, créer une CCBF-Jeunes ouverte au moins de 35 ans et qui aurait toute latitude
pour développer son action en direction de la jeunesse, y compris en renouvelant le langage et
les modes d’action.

(22)

 > ne pas seulement réfléchir mais concrétiser des interventions sur des sujets de vie
> se servir du Droit canon

(23)

 > instituer des contre-pouvoirs par une redistribution des tâches et responsabilités ecclésiales
entre baptisés laïcs et ordonnés : depuis l’alternance dans les homélies, l’accès aux
sacrements, jusqu’à l’exercice entier des responsabilités dans toutes les instances ecclésiales,
tant celles du conseil épiscopal que celles synodales, et jusqu’à l’émergence d’un concile
Vatican III.

(24)

  > créer des groupes de paroles
> vaincre nos peurs. Permettre à l’autorité ecclésiastique et cléricale de dépasser ses propres
peurs face à l’expression « libérée » des chrétiens dans l’Eglise Catholique

(25)

         > témoigner à temps et à contre-temps d’un Dieu pauvre, attentif aux humbles, qui aime sans
exclusive et pardonne sans conditions

(27)

         >  être veilleur, dans chaque groupe local mettre en œuvre une veille

         >  adapter la liturgie
(28)

         > se faire entendre des baptisés ordonnés (clercs) : oeuvrer à la démocratisation de l’église par
le libre exercice de la Parole,
> supprimer toute hiérarchie et dogmes paralysants,
> faire sauter le verrou discriminatoire hommes-femmes jusqu’à l’exercice par des femmes de
missions ordonnées.

(29)

         >                  saisir les occasions quand elles se présentent

(30)

  > repérer les zones d’ombre où ne règne ni justice ni charité

  > dans chaque groupe local mettre en œuvre une fonction de veille.

@@@

Mise en forme : François LONGCHAMP

2.   Stratégie

Comment nous décidons d’être en relation avec notre environnement (Eglise, société, autres mouvements)

Quelles sont leurs attentes

2.1.                Notre « ardent désir » pour la CCBF

Notre objectif fondamental est de réveiller le plus d’acteurs au sein de l’Eglise pour faire unité avec eux. 

Pour cela nous souhaitons :

–       travailler avec des groupes qui sont déjà actifs et ont le souci de l’avenir de l’Eglise, qu’ils appartiennent  à des  mouvements chrétiens reconnus ou non par l’Eglise,  avec le principe de la même dignité pour tous quelle que soit l’appartenance. (Pas de liens organiques avec les autres mouvements, mais travail en commun pour faire avancer les idées.)

–       être en liens avec les évêques, les paroisses, les services diocésains et les mouvements chrétiens. La «double, triple etc. »  appartenance  est acceptée et favorisée.

–       travailler avec des groupes pour être un lieu de rencontre et de dialogue avec les autres religions comme ave  les incroyants

–       Etre en lien avec le monde et en partenariat avec les mouvements de la société civile qui partagent nos valeurs.

Nous sommes convaincus que l’Eglise doit être de ce Temps et que la CCBF (avec d’autres courants) porte l’Evangile au cœur du monde.

Aussi pour avoir une parole libre et vraie, nous souhaitons :

–       associer les évêques à nos manifestations. Nous sommes leurs forces vives ; avec la liberté d’envisager des « retraits » si notre légitimité est contestée.

–       faire apparaître que ce courant catholique est adapté à notre temps et qu’il répond à une attente.

–       Agir auprès de la hiérarchie pour une révision des règles imposées par l’Eglise sans justification évangélique.

Trop de Chrétiens souffrent de l’exclusion au sein même de d’Eglise du fait de ses règles et de son manque de compassion évangélique. La CCBF se veut solidaire de  la  souffrance de  ceux qui sont en marge de l’Eglise

Pour cela, nous devons :

–       Etre attentifs à tous ceux qui se sentent rejetés par l’Eglise (Homos, prêtres mariés, divorcés remariés, le monde populaire)

–       Œuvrer en direction de tous ceux et celles qui se sont éloignés de l’église ou qui la quittent fautent d’y avoir été accueillis comme baptisés avec chaleur et douceur.

–       Accueillir  et écouter les exclus. Les faire admettre dans les paroisses, les diocèses, la presse, les manifestations, les faire connaître et reconnaître en les expliquant.

–       se rapprocher  d’une manière générale, de tous les exclus des systèmes de pouvoir (économiques, sociétaux, religieux…) sans se laisser influencer par des considérations d’ordre normatif.

En prônant la Bienveillance comme magistère de la CCBF, nous désirons que nos relations avec nos partenaires soient sous le regard de l’évangile ( Luc 6.31 « Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux »)

Pour cela, nous souhaitons :

–       récuser les rapports frontaux au nom du principe de la même dignité pour tous, quelle que soit l’appartenance

–       Respecter et ne pas chercher à réduire dans l’hostilité le courant « traditionnel » qui a une place dans l’Eglise

–       Adopter le dialogue comme règle d’échange et adoucir le langage.

–       Ne pas revendiquer mais agir.

2.2.                Propositions pour incarner la charte dans  ce domaine

–        Diffuser l’esprit de la chartre dans les paroisses et les mouvements chrétiens et faire connaitre la CCBF dans les groupes déjà actifs, en utilisant les médias (y compris la presse diocésaine), diffusion, formation vis à vis du peuple chrétien.

–        Ouvrir un espace d’accueil suivant l’expérience parisienne de la « Cassette »

–        Favoriser et saisir toutes les possibilités de rencontre

–        Créer une synergie avec tous les mouvements d’actions catholiques ou de vie évangélique. Les modalités d’une cartographie de ce réseau d’influence restent à confirmer.

–        Connaître les services diocésains, se renseigner sur leurs travaux, se faire connaitre d’eux.  Les comprendre, s’informer en s’aidant aussi des mouvements de l’Action Catholique. Etre dans un enrichissement mutuel avec l’A.C.

–        Tirer le meilleur parti des synodes diocésains ; veiller au devenir et à la prise en compte des propositions qui vont dans le même sens que la chartre (il y en a !) S’en saisir et les faire valoir en insistant au max auprès des paroisses et du diocèse, des mouvements quels qu’ils soient.

–        Apprendre à gérer les conflits en Eglise de manière non violente et participer à des médiations dans certains conflits existants

–        Repérer les baptisés en paroisses et tous ceux ordonnés ou consacrés ouverts ou sensibles à notre vision de l’église et les inviter à nous rejoindre ou à se constituer en groupe.

–        Contribuer à permettre aux personnes brimées, voire persécutées, d’affronter l’injustice – y compris face à l’Eglise.

–        Organiser des réunions par thème dans les groupes pour pouvoir porter une opinion publique en dehors du groupe stricto.

–        Faire attention  à la présence de chrétiens dans des engagements de la société civile.

–        Le temps n’est plus de réfléchir, mais de montrer que les chrétiens sont des hommes d’aujourd’hui, témoins de  l’amour de Dieu.

–        Participer à des mouvements interreligieux

–        Faire savoir au monde que nous bougeons, en vivre dans notre quotidien et partout dans nos engagements,

–        Contribuer à des conférences publiques sur les grandes questions de société

Qui sont ces partenaires :

–        Tous les catholiques (sans jugement)

–        Tous les chrétiens (toutes confessions confondues)

–        Les croyants de toutes religions

–        Tous les hommes, toutes les femmes de bonne volonté.

3.   Organisation

Où doivent être réparties les compétences / Groupes locaux / nationaux / Quels sont les engagements réciproques / Principes de subsidiarité / collégialité

3.1.                Notre « ardent désir » (= « principes »)

De l’avis général il est temps pour la CCBF de se doter d’une structure juridique et d’une organisation qui lui donne davantage de visibilité, de crédibilité et également, de confiance en elle-même et dans ses capacités d’action. Cependant cette structure juridique et cette organisation doivent s’adapter aux principes qui nous sont propres, à notre « ardent désir » pour la CCBF.

3.1.1.   Responsabilité

(Charte, dignité, autonomie, démocratie, collégialité, subsidiarité)

L’organisation est au service de ses membres.

De par la charte qui porte notre vision commune, la CCBF agit au nom de la dignité et de la responsabilité des baptisés. Les membres de la CCBF sont donc adultes et responsables. Ils s’organisent en groupes autonomes (mais interdépendants, voir plus bas) basés sur un fonctionnement privilégiant collégialité et subsidiarité, bref démocratiques, c’est-à-dire que la légitimité vient de la base. Il n’y a pas de recherche de pouvoir.

3.1.2.   Annonce

(Actions Vision)

L’organisation est au service de l’annonce

Cette vision commune qui nous porte nous incite aussi à l’action et d’abord à l’annonce, qui ne doit pas disparaître derrière les structures. Celles-ci doivent donc rester les plus légères possible. Les signes extérieurs doivent rester modestes en cohérence avec l’esprit évangélique.

3.1.3.   Local

(Groupe Eglise Humilité)

L’organisation est basée sur le niveau local

Nous entendons agir là où nous sommes. Des rencontres sous forme de groupes locaux de petite taille, rassemblant des personnes proches géographiquement, permettant le dialogue, la réflexion, paraissent indispensables. Ces groupes pourraient plus ou moins « coller » à la structure ecclésiale en paroisses, diocèses etc. car la réalité de la CCBF est ancrée dans la vie ecclésiale. D’autre part nous n’envisageons pas de lever une « armée » mais plutôt d’agir « comme le levain dans la pâte », bref rester humbles.

3.1.4.   Réseau

(Vivant, Echange, interdépendance, règles)

L’organisation favorise les échanges

Ces groupes locaux doivent communiquer entre eux comme des cellules vivantes, souples et adaptables, interdépendantes, différenciées mais non hiérarchisées. Entre ces groupes l’information doit circuler, de façon à ce que les bonnes idées puissent être exploitées par tous et que des initiatives communes puissent émerger.

3.1.5.   Coordination

(Service, communication, règles)

L’organisation s’auto-régule

Afin de permettre au réseau de fonctionner, un service de coordination et de communication doit se constituer. Il a pour rôle de faire circuler les thèmes, de promouvoir les projets, de veiller à la cohérence des actions avec la charte, de dynamiser les groupes locaux, de réguler leur fonctionnement. Ses membres doivent émaner des groupes locaux et être suffisamment souvent renouvelés pour éviter la sclérose et les prises de pouvoir.

3.1.6.   National

(Communication, mouvement d’opinion)

La CCBF comme mouvement d’opinion

Dans le même temps, la constitution d’un mouvement associatif d’ampleur nationale, regroupant un grand nombre d’adhérents à la charte, reste souhaitée. Ce mouvement est chargé de la communication d’ensemble de la CCBF via le site, la Newsletter, les communiqués de presse. Il peut également jouer un rôle unificateur et de réflexion. Son bureau doit être renouvelé régulièrement et il doit également être un modèle de démocratie (décisions prises à la majorité).

3.2.                Nos propositions  pour incarner la charte (= »actions »)

Remarque importante: les propositions ne vont pas toutes dans la même direction, voire peuvent s’opposer. Un débat est nécessaire à l’issue duquel des choix démocratiques devront être faits et assumés par tous.

3.2.1.   Niveau local

  • Les groupes locaux favorisent la prise de parole, la réflexion, les initiatives locales, la créativité et s’expriment publiquement en cas de besoin en privilégiant la prise de parole créatrice de sens sur la revendication. Ils favorisent une prise de conscience élargie et approfondie et le soutien de leurs membres afin de les aider à prendre la parole. Ils s’appuient sur des « personnes ressources » identifiées pour leur compétence particulière
  • Ils sont tous égaux entre eux.
  • Les sujets locaux sont traités localement; chaque groupe local a une autonomie de réflexion et d’action dans le cadre de la charte. Il assume l’entière responsabilité de ses actes sans chercher l’approbation des autres groupes ou d’une instance nationale
  • Des règles de fonctionnement doivent être définies, par exemple solliciter l’avis des autres groupes ou l’avis d’une instance de décision régionale ou nationale avant une communication publique ou le lancement d’une action
  • Chaque groupe local se dote de coordinateur-trices (respect de la parité important) et d’une équipe d’animation ou de pilotage élus et renouvelés régulièrement. Tous les postes à responsabilité sont assurés en binôme.
  • Les groupes locaux peuvent être basés sur la proximité géographique (ville, paroisse) mais également sur un projet ou une action commune
  • Ils s’organisent en « vis-à-vis » de la structure ecclésiale au niveau des paroisses ou des diocèses (« conseil diocésain CCBF »).
  • Ils fonctionnent en lien avec l’Eglise locale, par exemple en invitant un membre du conseil paroissial local aux réunions.
  • Les groupes locaux fonctionnent en réseau, communiquent entre eux et partagent l’information

Deux modes d’organisation pour le niveau local :

  • La création d’associations sous le label « CCBF » au niveau de chaque département ou diocèse: « CCBF de… » suivi du nom du département ou diocèse.
  • Un réseau plus informel, mobile, ouvert, avec pour seule structure la charte

Ces groupes doivent être en lien entre eux et ont besoin d’une structure assurant le « liant » et l’échange d’informations (cf. niveau « national »).

Prise de décision :

  • En règle générale ces groupes sont autonomes et responsables dans leur prise de parole et leurs actions.
  • Toutefois la question de la régulation de l’utilisation du label « CCBF » reste ouverte : pour certains une autorisation émanant d’une instance de décision (régionale ou nationale) est nécessaire, pour d’autres l’avis des autres groupes devrait être sollicité avant de lancer une action.

3.2.2.   Niveau national (ou global)

Structure :

  • Le niveau local est représenté au niveau national par des délégués élus (et éventuellement des adjoints)
  • Une « instance de décision » composée de membres élus par tous les membres en assemblée générale et renouvelés régulièrement.
  • Cette instance est assistée par un « comité des sages » permanent, cooptés, sélectionnés selon les besoins, pour leur compétence
  • Constitution d’une « association de promotion de  la CCBF » ayant principalement pour but de collecter des fonds et de répartir les budgets
  • Place centrale des fondatrices dans la structure de niveau national
  • Comme au niveau local, les postes sont définis comme des « ministères », qui tournent afin d’éviter qu’ils deviennent des lieux de pouvoir

Missions :

  • Coordonner les groupes locaux, favoriser le partage des informations et des expériences, les projets communs à plusieurs groupes
  • Le niveau national assure la mise en débat puis la cohérence et la convergence des réflexions et actions locales.
  • Il réfléchit à la mise en œuvre et potentiellement à l’évolution de la charte.
  • Des commissions sont en charge de réfléchir aux orientations à approfondir ensuite au niveau des groupes
  • Il prépare les actions globales en lien avec Vatican II ou avec la vie interne de la CCBF (par ex. rassemblement)
  • Le niveau national est également en charge de la communication globale de la CCBF autour d’un objectif : favoriser la conscience et l’action des baptisés

Pour le niveau national, plusieurs tendances coexistent

  • Instance de coordination (budgétaire ou information)
  • Instance de décision – validant par exemple la communication de la CCBF
  • Représentativité directe : membres élus en assemblée générale
  • Représentativité indirecte : membres élus par les groupes locaux
  • Fédération des associations locales
  • Structure supplémentaire plus ou moins indépendante

4.   Membres et adhérents

Qui adhère à la CCBF / Comment nous répondons à leurs attentes

4.1.                Notre « ardent désir » (= « principes »)

4.1.1. Volontariat

L’adhésion à la CCBF se fait sur la base du choix individuel (pas d’adhésions collectives) volontaire (pas de prosélytisme) et n’empêche évidemment pas ni d’adhérer à tout autre mouvement d’Eglise ni que ceux-ci continuent leur vie propre.

4.1.2.   Adhérents et sympathisants

–       Adhérent à la charte…

–       Baptisé de toute confession…

–       Croyant en Jésus-Christ…

–       Catholique de toute sensibilité…

–       Francophone

–       Plus largement désireux d’être acteur de la vie de l’Eglise, croyant en l’Evangile, en l’annonce de la Parole, déterminé à agir pour inventer l’Eglise de demain…

à Nécessité de distinguer deux niveaux : adhérent / sympathisant

4.2.                Nos propositions  pour incarner la charte (= »actions »)

4.2.1.   Adhérent / sympathisant

L’adhésion à la charte constitue le critère principal. Tous adhèrent à la charte, sont baptisés, croient en Jésus-Christ, désirent inventer l’Eglise de demain. Remarque : la CCBF n’a pas pour but premier d’accueillir les personnes « en recherche ».

Les adhérents constituent le noyau actif, mobilisable pour des actions, participant aux prises de décision sur un mode démocratique, recevant de manière privilégiée certaines informations (par exemple propres au fonctionnement interne de la CCBF). Tout adhérent est libre de créer un groupe local.

Les sympathisants constituent un cercle plus large, relais d’opinion, mais avec un degré de mobilisation plus aléatoire.

4.2.2.   Invitation / Accueil / relation

Il existe différents moyens de susciter les adhésions : le bouche à oreille, internet, le flyer, les paroisses, la communication autour des actions de la CCBF.

Les nouveaux adhérents doivent se sentir accueillis et pouvoir s’exprimer. Des permanences d’accueil permettent d’établir un premier contact de personne à personne. Lors des réunions, un temps d’accueil des « nouveaux » leur permet d’apprivoiser le groupe. Cet accueil est d’autant plus nécessaire que la CCBF attire en particulier des personnes éloignées de l’Eglise, et que les débats en interne peuvent y être vifs.

4.2.3.   Actions

Les membres de la CCBF sont en attente d’un lieu de parole et d’écoute, mais aussi d’approfondissement de leur foi en commun, autour de la lecture de l’Evangile. Plus concrètement la lecture du livre d’Anne et Christine, une formation au droit canon, sont aussi proposées.

Les adhérents sont en relation entre eux et avec le monde extérieur, aussi bien la réalité ecclésiale que la société d’aujourd’hui.

5.   Actions

Quelles actions pour la CCBF / Au niveau local / national

5.1.                Notre « ardent désir » pour la CCBF dans le domaine de l’action.

Les groupes locaux de la CCBF ont pour vocation la réflexion et  l’action. La CCBF trouve sa justification dans la résonance par l’action apportée aux projets des groupes locaux, tous ensemble ou quelques uns ensemble.

Les projets porteront sur les thèmes mis en évidence dans les groupes, notamment ceux qui font le plus problème dans l’Eglise ; ou des propositions d’actions nationales  permettront à tous les groupes de sentir le lien d’unité et favorisant les échanges et actions locales décidées de façon autonome qui  pourront être de prière, de formation, d’information ou  s’il le faut d’indignation.

5.2.                La Bonne Nouvelle de l’Evangile est au cœur de notre action, car elle est Bonne Nouvelle pour le monde d’aujourd’hui.

5.2.1.   Pour cela nous souhaitons :

–       Nous  laisser personnellement et collectivement interpeller par la Bonne Nouvelle

–       Sensibiliser, mobiliser et interpeller les baptisés, comme prêtres  et prophètes, pour annoncer la Bonne Nouvelle

–       Nous convertir nous-mêmes pour mieux entrer dans l’exigence heureuse de l’Evangile. La Chartre de la CCBF par sa Chartre nous invite à 3 ministères : Bienveillance, Bénédiction et ……

5.2.2.   Pour en vivre, nous souhaitons :

–       nous laisser interpeller par la charte et vérifier la cohérence des actions menées au nom de la CCBF avec celle-ci

–       vivre la bienveillance (entre nous, autour de nous).

–       Accueillir,  écouter, dialoguer et réfléchir ensemble.

–       Considérer la confrontation fraternelle comme une démarche positive de construction.

Faire connaître la CCBF par le bouche à oreille

nous  préparer pour les 50 ans du concile afin que surgissent de partout de petits groupes dans le paroisses qui retravaillent par thèmes les grandes orientations afin que nous en redécouvrions les richesses.

Créer des groupes de partage de la Parole, qui développent notre conscience de baptisés (prêtres, prophètes et rois)

5.3.                Nous sommes des Chrétiens engagés dans le monde et attachés à Notre Eglise, nous nous en considérons comme co-responsables.

5.3.1.   Pour exercer cette responsabilité, nous souhaitons :

–       Chercher et proposer un langage chrétien compréhensible à tous les âges.

–       demander des célébrations priantes, mais plus simples, dans un langage accessible, centrées sur l’essentiel, le partage du pain eucharistique det de la Parole

–       trouver réponses adaptées aux incongruités vestimentaires traditionnelles

–       proposer des commentaires d’Evangile faits par des laïcs(compétents).

–       encourager  » la messe qui prend son temps  » .

–       Souscrire aux propositions nationales (exemple journée des baptisés) tout en faisant couleur locale.

–       Participer à la vie des paroisses, exemple : proposer un dimanche autrement sur un thème développé dans nos groupes.

–       Créer et faire connaître une « opinion publique » du courant d’Eglise voulant donner suite à Vatican II..

–       Utiliser toutes les possibilités du Droit Canon + incohérence entre Droit Canon et Vatican II

–       Célébrer des évènements (anniversaire Vatican 2, Célébrer l’année de la Bienveillance, des baptisés, etc…

–       Participer et / organiser la liturgie de la parole (en étant créatif(ive)s : .homélie de laïcs, messe qui prend son temps, prendre la parole sur une homélie avec bienveillance…)

5.3.2.   Dans les actions possibles, nous pouvons :

–       Nous rendre visible, exercer la vigilance, communiquer et prendre la parole (se former si besoin). Encourager la prise de parole de ceux qui n’osent pas.

–       aller dans les paroisses pour faire connaître la CCBF;

–       Poser des actes forts vis à vis des exclus ; créer là où il n’y en a pas des centres d’aide pour les plus pauvres et démunis.

–       Faire signer des pétitions pour une Eglise plus pauvre, abandonnant le faste et l’apparat etc.

–       Poser des actes, vivre plutôt que prêcher, mais ne pas tomber dans l’activisme : la CCBF n’est pas un nouveau mouvement  d’action catholique ! Discerne les avancées déjà réalisées dans notre église/notre société et en nourrir notre annonce .

–       Manifester nos points de désaccord avec le fonctionnement de notre Eglise. En face d’une décision prise par la hiérarchie, mettre en exergue : »qu’aurait fait le Christ ? »

–       Répondre aux écrits des évêques

–       Exercer une vigilance liturgique : actes  à poser comme

  • décider la communion bras croisés (jeune eucharistique)
  • réenménagement d’une église changée par des prêtres sans avis ou consultation

–       Proposer des temps forts, du dialogue, des conférenciers.  Demander des rendez-vous avec les représentants. Aller vers les plus traditionnels, ne pas avoir peur

–       Agir dans les ouvertures, marges, interstices, brèches[1] du Droit canon.

–        Construire du neuf plutôt que rapiécer  de l’ancien !

–       Nous faire (re)connaître des personnes en responsabilité, ayant une mission d’autorité

–       organiser des débats en paroisse, apporter notre aide aux synodes, faire se  rencontrer des mouvements et courants étrangers les uns aux autres (sans message préconçu et pas forcément en public)

–       Cellule de veille au plan local : relever les paroisses autour de leur domicile où les filles ne peuvent être servantes d’autel et où les femmes ne peuvent donner la communion,  faire remonter les lieux où il n’y a jamais d’études bibliques,

–       Proposer des groupes de réflexion pour élaborer une pastorale d’accompagnement (Ex : appel au sacerdoce de gens mariés, des femmes, diaconat…)

–       Participer activement aux changements des structures et normes de l’Église.

–       constituer une liste de ce qui nous parait le plus urgent à faire bouger, une grille d’évaluation, et demander aux adhérents d’y travailler , de remplir les cases.

–       Participer à la formation (ou susciter la formation) des baptisés prédicateurs laïcs (ex : form aux 3 ministères, à l’organisation pyramide réseau, droit canon, conférences…

–       organiser des conférences-débats avec des intervenants de qualité.

–       s’exprimer en public( par la parole ou l’écrit) en toute liberté à titre personnel.(On peut indiquer son appartenance à la CCBF.)Toujours avec l’aval de « l’instance de décision » si on veut le faire au nom de la CCBF.

–       lancer des groupes de réflexion.( à partir de livres-clés ou de thèmes d’actualité…)

Proposer des groupes de réflexion pour une prise de parole publique (…)Ex : appel au sacerdoce de gens mariés ; place des femmes, diaconat

–       communiquer entre nous( par télé,mail, site-internet,forum.(Avec médiateur).

–       mettre en place , dans chaque groupe, une fonction de » Veille  » dans la bienveillance, la lucidité, le réalisme)vis à vis de l’instance de décision en CCBF, de l’Eglise,du monde.

–       Organiser des groupes de parole proposés par CCBF mais ouverts à l’autres non CCBF

–       Créer des mises en réseaux en touchant ceux que nous connaissons, par contacts oraux, écrits…

–       Aller sur le Forum CCBF pour lire et s’exprimer (Etre vigilant quant au fonctionnement du forum car il n’y a aucun modérateur)

–       Que les groupes locaux n’hésitent pas à répondre sur les écrits des évêques ou  à les interpeller en ce qui concerne leurs décisions

–       Encourager les évêques qui pensent comme nous à écrire

–       Communiquer, communiquer, communiquer entre les groupes

–       prévoir un lieu d’accueil( faire preuve de créativité).

–       Se former au droit canon Envisager une grève générale et nationale, à la même période, des catéchismes ou des bouquets, pour montrer la présence indispensable des femmes, une autre fois des  actions d’accueil au sortie des messes,  dans toute la France

Niveau 1 : susciter débat et opinion publique

–       Fête des baptisé-e-s

–       Renforcer le conseil pastoral (pas localement : affaire individuelle)

–       Renforcer coopération laïcs et prêtres dans les paroisses

–       Formations sur le baptême

–       Permanence d’écoute

Niveau 2 : promouvoir responsabilité des baptisé-e-s là où le droit le permet

–       Egalité femmes et hommes dans le service liturgique laïc (dont service de l’autel)

–       Valorisation des responsabilités pastorales des laïcs

–       Égalité femmes/hommes dans le mariage

Et toujours … Prier l’Esprit Saint

6.   Système de communication

comment faire circuler l’information en interne
comment communiquer vers l’extérieur

6.1.                Système de communication : notre ardent désir

  1. IL SERA MODERNE (INTERNET) ET OUVERT (NON HIERARCHIQUE)

Ce qui implique de se former aux outils et techniques de communication d’aujourd’hui ;

Internet et le site web seront les outils de communication à privilégier.

  1. IL CONTRIBUERA A LA CIRCULATION DE L’INFORMATION ENTRE NOUS

Circulation indispensable pour que les groupes ne se referment pas sur eux-mêmes,

ce qui suppose une volonté, des règles et de la confiance.

  1. IL FERA REMONTER L’INFORMATION DEPUIS LA BASE

Tout le monde a des choses à dire, pas seulement les experts ;

et les échanges doivent être libres, sans contrôle préalable.

  1. IL PERMETTRA DE PARTAGER LES EXPERIENCES ET DE NOURRIR LA COMMUNION

Sur des thèmes communs à plusieurs groupes, il s’agit de pouvoir dialoguer et réfléchir ensemble,

de partager l’information mais aussi les appels à soutien de toutes sortes.

  1. IL  UTILISERA TOUS MEDIA COMME SUPPORTS

Internes à l’Eglise et externes, locaux et nationaux (annonces, lettres d’info, journaux…).

  1. IL FERA CONNAITRE LA CCBF GRACE A DES EVENEMENTS

Evènements médiatisés (Fête des Baptisés ?) ou plus modestes (conférences-débats…),

ce qui n’exclue nullement les relations personnelles à privilégier

(la question de la recherche ou non de visibilité fait débat…).

  1.         7.   IL VEILLERA A FAIRE PASSER UN MESSAGE EVANGELIQUE ET NON UNE PAROLE RELIGIEUSE

assurant l’émergence d’une autre parole « évangélique » et non plus seulement « religieuse ».

  1. IL ASSURERA L’INFORMATION DES AUTORITES ECCLESIASTIQUES ET CIVILES

En définissant localement un mode de relation avec l’évêque, les autorités locales et la presse ;

et en créant des cellules de veille, à l’écoute de ce qui se passe dans le diocèse.

6.2.                Des propositions d’action

en relation avec les principes ci-dessus

(1)

  • Se former aux outils et techniques de communication modernes et à l’animation de réunion
  • Tirer parti des diverses formations pour améliorer ses capacités à communiquer
  • Améliorer le site internet (communication et débat : apporter de la clarté, ouvrir le forum…)
  • Internet sera le mode de communication entre les adhérents. «Parrainage »et « marrainage » solutionneront l’accès à l’information pour tous ceux et celles qui n’y ont pas accès par ce mode
  • Communiquer entre nous par télé-mail, site internet, forum (avec médiateur).
  • Communiquer entre les adhérents par des mails (mais courts !!!) envoyés par le correspondant local
  • Internet est à notre disposition (+++++) : Forum, les sites, les listes de diffusion, blog
  • Le blog de Bérulle est remarquable. Ne peut-on pas y intervenir de temps à autre sous la signature de la CCBF ? Il y en a surement d’autres à explorer, peut-être partager et sûrement à faire connaître
  • Le mail à tous les niveaux pour relayer, en évitant le « répondre à tous »

(2)

  • Passer par les responsables des groupes locaux pour diffusion aux adhérents et sympathisants
  • Définir les info qui passent par le fichier national (exemple dernière lettre de Christine et Anne)
  • Définir des règles pour qu’il n’y ait pas de filtrage et faire confiance
  • Communiquer, communiquer, communiquer dans les groupes
  • Trombinoscope ?

(4)

  • Que le forum soit reconfiguré (et surtout simplifié) pour qu’il puisse jouer réellement son rôle de lieu où l’ecclésialité de chaque initiative s’expose et se reçoive en même temps des autres – surtout si le processus de constitution des associations locales et nationale est lancé. Mais le forum devrait aussi être pleinement actif durant le temps « ordinaire » : ce que vivent les une et les autres au quotidien devrait pouvoir nous donner autant à penser que tel ou tel « manifeste » de théologien.
  • Un organe de coordination est indispensable pour récolter les travaux régionaux / pour faciliter les échanges et les expériences entre les différents groupes / pour favoriser un travail en commun.
  • Au niveau national, instituer 2fois/an un évènement un peu fort, par exemple un forum ; mais ce sont les réseaux qui doivent être les initiateurs.

(5)

  • Qu’est devenue la plaquette ?
  • annonces dans les paroisses, sur les publications d’église, dans les quotidiens locaux et hebdo nationaux.
  • Aller dans les paroisses pour faire connaître la CCBF
  • Pour alerter les autres extérieurs au CCBF, des tracts à distribuer aux sorties des messes, dans les réunions, là aussi courts
  • Rédiger une lettre d’info ou un tract distribué sur les places publiques
  • Articles dans la presse, pas seulement KTO, Interview (Jour du seigneur…).
  • Utiliser tous les canaux possibles de diffusion : la Croix, la Vie, Panorama…
  • Connaître les media locaux : ne pas négliger les contacts avec les radios locales
  • Utiliser les canaux des différents mouvements et celui des prêtres sympathisants dans les paroisses
  • Initier toujours le même « slogan » pour les communications CCBF pour grand public et média
  • S’exprimer en public (par la parole ou l’écrit) en toute liberté à titre personnel (on peut indiquer son appartenance à la CCBF). Toujours avec l’aval de « l’instance de décision » si on veut le faire au  nom de la CCBF.
  • Qu’est devenue la plaquette ?
  • annonces dans les paroisses, sur les publications d’église, dans les quotidiens locaux et hebdo nationaux.
  • Aller dans les paroisses pour faire connaître la CCBF
  • Pour alerter les autres extérieurs au CCBF, des tracts à distribuer aux sorties des messes, dans les réunions, là aussi courts
  • Rédiger une lettre d’info ou un tract distribué sur les places publiques
  • Articles dans la presse, pas seulement KTO, Interview (Jour du seigneur…).
  • Utiliser tous les canaux possibles de diffusion : la Croix, la Vie, Panorama…
  • Connaître les media locaux : ne pas négliger les contacts avec les radios locales
  • Utiliser les canaux des différents mouvements et celui des prêtres sympathisants dans les paroisses
  • Initier toujours le même « slogan » pour les communications CCBF pour grand public et média
  • S’exprimer en public (par la parole ou l’écrit) en toute liberté à titre personnel (on peut indiquer son appartenance à la CCBF). Toujours avec l’aval de « l’instance de décision » si on veut le faire au  nom de la CCBF.

(6)

  • au niveau national, qu’il y ait 1/an ou tous les 2 ans un évènement un peu fort, éventuellement autour d’un thème, par exemple un forum ; mais ce sont les réseaux qui doivent être d’abord les initiateurs ou la cellule de coordination.
  • S’efforcer de réfléchir, de travailler avec des mouvements sur des thématiques communes.
  • Recherche de sponsors pour campagne de « reconnaissance »
  • Mettre en place dans chaque groupe une fonction de « veille » dans la bienveillance, la lucidité, le réalisme vis-à-vis de l’instance de décision en CCBF, de l’Eglise, du monde.
  • Créer des groupes de parole, en Eglise ou ailleurs
  • Lancer des groupes de réflexion (à partie de livres-clés ou de thèmes d’actualité…)
  • Organiser des conférences-débats avec des intervenants de qualité
  • En tant que groupe d’opinion, [l’association à créer] pourrait cesser de s’appeler « CCBF » et choisir un nom plus modeste.
  • Donner de l’importance à l’accueil (++)

(7)

  • Une feuille de route régulière informant l’ensemble des fidèles des aspirations, entorses à l’Evangile, réalisations ; feuille qui donnerait aussi des pistes de réflexion
  • Toujours être positif et faire passer le message d’espérance

(8)

  • Définir un système de communication avec les autorités instituées comme avec la presse locale (selon les lieux et les personnes)
  • Créer des groupes de veille (++)  qui seraient à l’écoute de ce qui se passe dans le diocèse, pour en faire quelque chose, le réinjecter par exemple dans le site ou rédiger une lettre d’info ou un tract à distribuer sur les places publiques

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7.   Gouvernance

Comment nous prenons les décisions (niveau local, niveau national)

Qui est consulté, qui décide, qui est informé

Comment nous améliorons notre fonctionnement

7.1.                Quel type de gouvernance désirons-nous ?

–        Que la gouvernance soit fondée sur une vision de l’autorité comme capacité à faire grandir l’autre. Une gouvernance donc libératrice de l’initiative (++),
qui nous donne pleine responsabilité à nous adultes baptisés (+++),
et développe la coresponsabilité.

–        Que tous les membres de la CCBF puissent être acteurs (++)

  • Que les groupes soient autonomes dans leur travail, leur dialogue interne et communication
  • Se constituer localement de manière complètement autonome en association (Loi 1901) : la Conférence des baptisés de la Sarthe.
  • Parallèlement se constituerait nationalement une « Association de promotion de la CCBF, dont la fonction principale serait de « récolter des fonds et répartir les budgets »
  • L’articulation entre les associations locales devrait pouvoir se faire « en réseau » et par « auto-régulation », moyennant l’émergence progressive et variée de véritables expertises (« à la manière de Wikipédia »). C’est-à-dire que l’auto-régulation se fait petit à petit par l’expertise de chacun d’entre nous grâce à nos compétences respectives.

–        Une gouvernance démocratique

  • Des instances démocratiquement élues
  • Que les réflexions et décisions soient prises après concertation

–        Que la CCBF veille à ce que son organisation permette la libre circulation de la parole (++++)

–        La question de la gouvernance ne se pose pas en termes de pouvoirs :
l’exercice du pouvoir est d’abord une mission de service (ce qui implique l’abandon de tous les « oripeaux » du pouvoir) qui ne doit en aucun cas être monopolisée par un ou plusieurs groupes constitués. Qu’on sorte des cercles de pouvoir (le pouvoir n’est plus un enjeu) et que cela permette de respecter le charisme individuel des personnes (++)

–        La gouvernance est basée sur la confiance : chacun engage sa responsabilité et accepte l’ouverture à l’autre. Nous avons un ardent désir de développer la confiance et la bienveillancemutuelle (+++)

  •  discerner les sujets consensuels, qui permettent une parole unique et des mises en œuvre uniques, des sujets de divergence

–        La collégialité sera le principe de gouvernance (++)

  • Instituer une vraie collégialité
  • Elaboration collective des statuts (en veillant à éviter la propriété privée des mandats)(++)
  • Que les réflexions et décisions soient prises après concertation
  • Dans l’organisation en réseau, instituer à côté des cellules de base, des cellules spécialisées, par exemple la cellule des dirigeants (dument mandatés) ou la cellule de veille (par rapport à la charte) : ces cellules sont au service de toutes les autres, auxquelles elles rendent compte.

–        Une gouvernance qui respecte le principe de subsidiarité (+++)

  • Décisions au niveau local pour agir au niveau diocésain et décision nationale quand il s’agit de l’Eglise de France

EN CE QUI CONCERNE LA GOUVERNANCE

ELLE SERA LIBERATRICE DE L’INITIATIVE, DONNERA PLEINE RESPONSABILITE AUX
BAPTISES QUE NOUS SOMMES ET NOUS PERMETTRA D’ETRE ACTEURS

ELLE SERA DEMOCRATIQUE ET PERMETTRA LA LIBRE CIRCULATION DE LA PAROLE

ELLE CONCEVRA L’EXERCICE DU POUVOIR COMME UNE MISSION DE SERVICE

ELLE SERA BASEE SUR LA CONFIANCE ET  LA BIENVEILLANCE MUTUELLE

LA COLLEGIALITE SERA SON PRINCIPE

ELLE RESPECTERA LE PRINCIPE DE SUBSIDIARITE

7.2.                Quel mode de décision ?

7.2.1.   Au niveau national

–        Les animateurs nationaux ont le souci de faire avancer la réflexion commune sur les sujets qui affectent la vie de nos communautés chrétiennes.  Ils doivent disposer des conditions d’une certaines réactivité

  • Ils proposent un calendrier de travail arrêté après débat
  • Ils dialoguent avec les groupes locaux quand ceux-ci sont affrontés à des évènements, des décisions d’une certaine importance
  • Ils réagissent aux évènements nationaux directement si ceux-ci ne font pas apparaître des éléments nouveaux de la vie ecclésiale qui n’ont pas encore été examinés collectivement ; au cas contraire, ils prennent l’avis des groupes locaux, ou d’un comité des « sages » reconnu.
  • Ils proposent un calendrier de travail pour l’ensemble des groupes
    • En ce qui concerne l’utilisation de la signature CCBF : « l’instance de décision » (dont Anne et Christine) a en toute logique autorité pour le faire. Quant aux groupes régionaux : cela n’est possible qu’avec l’accord de « l’instance de décision ».

–        Décisions nationales :

  • il faut des comités par secteurs d’activité (com, liaison avec les institutions ecclésiales, projets, formation…) avec des représentants des groupes et un bureau où tout remonte et qui décide de la coordination des modalités de mise en œuvre, mais pas de l’opportunité de mise en œuvre (ce qui n’empêche pas le débat à tous les stades du projet) ; ceci suppose des réunions régulières et fréquentes et donc de la disponibilité.

–        Ceci n’exclut nullement une ou deux personnalités de premier plan utilisées pour donner du poids médiatique à la CCBF ; mais ces personnes ne font que porter la décision de tous.

7.2.2.   Au niveau local / régional

–        Au niveau local, chaque groupe est autonome, dans leur dialogue interne et communication, autonomie d’action et de réflexions dans le cadre de la charte

  • Chaque groupe local organise son fonctionnement et décide de ses actions ; il reste ouvert sur l’extérieur.
  • Au plan local, chaque groupe local désigne des représentants pour 2 ou 3 ans pour décisions importantes

–        Décisions locales : voie démocratique normale

  • Les groupes doivent se réunir régulièrement et fréquemment pour consultation, décision et information bi-directionnelle

–        La charte de la CCBF est source d’inspiration pour les groupes locaux ; elle doit guider leurs initiatives. Mais, à l’inverse, toute initiative, toute action locale d’une certaine importance doit être portée à la connaissance des animateurs nationaux et des groupes locaux

  • Au cas d’initiatives locales pour « réagir » à des évènements locaux, le groupe local n’a pas à demander l’aval, ou l’autorisation des instances nationales, sauf si l’évènement présente une originalité, une gravité particulière. l’inscription sur le site de la CCBF est peut-être insuffisante. Faut-il songer à une lettre numérique ?

–        Les projets communs à plusieurs groupes locaux sont favorisés

  • Chaque fois qu’un sujet est commun à deux groupes ou plus, ceux-ci sont invités à partager leurs expériences : un organe de coordination est indispensable pour récolter les travaux favoriser un travail commun.
  • Pour TOUS [niveau régional comme niveau national] : DECISIONS PRISES A LA MAJORITE QUALIFIEE (au 2/3 des voix)

EN CE QUI CONCERNE LA PRISE DE DECISIONS

CHAQUE GROUPE LOCAL SERA AUTONOME : IL ORGANISERA SON FONCTIONNEMENT
ET DECIDERA DE SES ACTIONS. IL POURRA SE RAPPROCHER D’AUTRES GROUPES EN CAS DE PROJET COMMUN.

LA CHARTE DE LA CCBF SERA POUR CHAQUE  GROUPE SA SOURCE D’INSPIRATION ET SON CADRE.

AU NIVEAU NATIONAL (et selon le mode de fonctionnement choisi ; cf infra) :

        OU LES ANIMATEURS NATIONAUX [ACCOMPAGNERONT] LES GROUPES LOCAUX,
OU LES DECISIONS APPARTIENDRONT A DES COMITES PAR SECTEURS D’ACTIVITE,
INTEGRANT DES REPRESENTANTS DES  GROUPES LOCAUX

7.3.                Quel mode de fonctionnement ?

–        Le fonctionnement de la CCBF sous une forme pyramidale, administrative, militaire est inadéquat : elle appelle au réveil des baptisés au sein de l’Eglise. Cela ne se fera pas en levant une « armée de soldats, de sous-officiers, d’officiers aux ordres d’un « état major » national.
Notre mode actuel de fonctionnement en réseau sera la référence (++) et de façon démocratique

  • Au niveau régional : 2 coordinateurs (trices) désignés ou confirmés par le groupe, pour un mandat de deux ans (renouvelable une fois) / une équipe d’animation (en nombre variable selon les disponibilités, les tâches à accomplir, les circonstances / principe de subsidiarité à respecter.

–         Pour la CCBF nous ne souhaitons pas d’instance régionale intermédiaire. Son mode de fonctionnement se fera en réseau avec application du principe de subsidiarité et sur le modèle de la figure fractale.

  • Les membres se constitueront en groupes autour de projets en se donnant un référent. Un regroupement semestriel de tous les adhérents permet un bilan, la régulation et le renouvellement des mandats.
  • L’auto-financement est assuré par cotisation
  • La coordination est la représentativité de la CCBF 64 est assurée par un délégué et ses deux adjoints (pour la coordination et la gestion de la bicéphalie Béarn-Pays Basque & Sud des Landes) / La saisie du fichier des adhérents, l’information des postulants, la saisie, l’accès au forum, la modération du forum64, le secrétariat et l’envoi de mails sera tenu par un binôme Webmaster/ l’animation des regroupements est assurée par un binôme-Animateurs / Il en est de même pour la trésorerie / Deux délégués nous représenteront aux réunions nationales / une réunion regroupera les acteurs précédents selon les urgences.
  • Pour fonctionner en réseau : constituer un ensemble de cellules reliées entre elles et une cellule de coordination au niveau national / définir la composition de la cellule de coordination avec les fondatrices et des délégués des cellules de base, quitte à faire ponctuellement appel à des « spécialistes » (juristes…) si besoin.

–        Nous souhaitons une structure souple quitte à prendre son temps avant de la définir. Attendre pour ne pas devenir un mouvement complexe et démotivant.

  • Pas de statuts associatifs demandés à ce jour.

–        Un réseau informel avec pour seule structure la charte

  • Des petits groupes locaux réunis par la charte et inspirés par le charisme des fondatrices, suscitent la conscience personnelle des baptisé-e-s afin de les rendre actrices et acteurs responsables de la vie de l’Eglise. Les groupes sont des lieux de discernement, de renforcement positif (empowerment) et d’initiatives.

–        Une association 1901 centralisée ou fédératrice avec des actions et des messages en commun

  • L’association a pour but de favoriser la conscience et l’action des baptisé-e-s
  • Le conseil d’administration, présidé par Anne et Christine, est élu en assemblée générale.

EN CE QUI CONCERNE LE FONCTIONNEMENT

IL SERA EN RESEAU ET DEMOCRATIQUE

IL PEUT SE TRADUIRE SELON DIFFERENTS SCHEMAS :

–        UN RESEAU INFORMEL UNIQUEMENT STRUCTUREE PAR LA CHARTE

–        UN RESEAU DE CELLULES (GROUPES LOCAUX, GROUPES-PROJETS, GROUPES-SERVICES)

–        UN RESEAU ASSOCIATIF A DEUX INSTANCES : LOCALES ET NATIONALE (PLUS EVENTUELLEMENT UNE INSTANCE INTERMEDIAIRE REGIONALE POUR LA COORDINATION)

–        UN RESEAU FEDERANT DES ASSOCIATIONS AUTONOMES

7.4.                Quel mode de régulation ?

–        Le pré-requis pour le fonctionnement de tout le groupe est l’adhésion pleine et entière à la charte de la CCBF : celle-ci est au cœur de la gouvernance

  • Responsabilité maintenue pour Anne et Christine, de veiller à son respect ; cela les oblige à une écoute attentive des groupes locaux. Prévoir le passage du relais, définir un turn-over

–        Les fondatrices sont, dans la période d’organisation, les garantes de la ligne CCBF exprimée dans la charte.

  • Avec un conseil représentatif des CCBF locales, qui n’est pas un organe de décision, elles ont
    un rôle de conseil, de suggestion, de représentativité.

–        La CCBF organise un ou deux rassemblements annuels pour faire le point de son activité, des progrès et des échecs enregistrés, et maintenir un esprit commun entre tous ses membres.

–        Ne pas opposer le national et le local (si l’organisation est en réseau, le problème ne se pose pas) (++)

–        La coordination (écrits, avènements, orientations…) doit s’élargir et ne pas la  limiter à deux ou trois personnes mais inclure des représentants des régions (++)

–        Informer les autres groupes des initiatives prises : faciliter réflexions, échanges et débats,

  • Définir le nombre de personnes constituant chaque cellule y compris au niveau national

–        Que ceux à qui est confié l’exercice d’un pouvoir prennent soin de rendre des comptes et que personne ne craigne l’évaluation

–        Que la communion ne soit pas confondue avec la conformité et que la confrontation soit considérée dans la vie des groupes comme un devoir fraternel.

  • accepter le débat et la contradiction, voire le retrait devant certaines initiatives, le but étant de garder le  plus de consensus possible.

–         [gérer les situations de crise]

  • Créer un conseil de communication de crise qui inclut les représentants des régions et qui ait un fonctionnement très ouvert (x2)
  • Droit de véto ? oui par un conseil des sages appartenant à la CCBF
  • Afin de traiter une urgence, on ne lance rien dans le domaine public sans s’être concerté au niveau local. Si on veut réagir au nom de la CCBF locale, s’assurer d’abord d’une majorité des ¾, puis prendre l’avis des deux autres cellules d’un diocèse voisin avant de réagir et de prendre une position publique.

EN CE QUI CONCERNE LA REGULATION

LES FONDATRICES AURONT LE ROLE DE GARANTES DE LA LIGNE CCBF PAR RAPPORT A LA CHARTE

UN (DEUX ?) RASSEMBLEMENT ANNUEL DE LA CCBF PERMETTRA DE FAIRE UN BILAN

LA COORDINATION ET L’ECHANGE D’INFORMATION ENTRE LES GROUPES CONTRIBUERONT A LA REGULATION, DE MEME QUE LE DEBAT, LA CONFRONTATION FRATERNELLE ET LA PRATIQUE DE L’EVALUATION

LA GESTION DES SITUATIONS DE CRISE SERA ANTICIPEE.


[1] Ex : les laïcs peuvent prêcher dans une église

Suscitation à être

LE BAPTEME ou LA SUSCITATION A ETRE

Bénévole dans un hôpital depuis 18 ans, j’ai réfléchi à la place que tient le bénévole dans un service hospitalier et au regard porté sur lui. Sa place est « à part », le bénévole est gentil et sans compétence particulière. Son désir de rendre service le rend touchant ou maladroit, selon le point de vue. Il va et vient au milieu des soignants. Les nouveaux bénévoles se plaignent systématiquement de leur « transparence », on ne leur dit pas bonjour, on passe devant eux en les ignorant. Ils n’ont aucune « transmission » sur le cas des enfants. L’hôpital leur fait une place, a même besoin d’eux (des milliers d’heures sont passées auprès des enfants malades) mais va rarement organiser des réunions avec eux pour échanger, parler du tuilage avec les autres associations, avec l’éducatrice etc… L’appel à la réflexion, à l’observation, à l’expérience des bénévoles ne sera pas d’actualité. Cependant si, par extraordinaire, un responsable associatif propose une réunion avec l’équipe hospitalière, les bénévoles ont un mouvement de recul : « qu’avons-nous à dire ? Pourquoi se déplacer encore une fois ? Préparer une intervention et prendre la parole ? Mettre en mots cette expérience de vivre en plein milieu d’un service hospitalier ? Mais qui cela intéresserait-il ? Non, nous n’avons rien de particulier à dire, nous venons pour les enfants et c’est tout. » Est-ce si difficile de prendre la parole depuis cette place-là ?

Les deux sociétés « Hôpital et bénévoles » « Eglise et fidèles » comportent beaucoup de similitudes. La structure hiérarchique pyramidale. L’appel aux bonnes volontés et au désir de bien faire. Les professionnels salariés et le bénévolat. Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Le manque de lieux où les chrétiens pourront exprimer leurs réflexions, leurs observations, leurs projets. Là encore, tous les chrétiens ne souhaitent pas être considérés comme des citoyens responsables possédant le droit de vote. Savoir ce que l’on doit faire et ne pas faire, être dans ou en dehors des clous, obéir et ne pas remettre en questions les directives, toutes attitudes reposantes pour l’esprit. La grande difficulté, la vraie difficulté ne vient pas d’abord de « la hiérarchie lointaine » mais des subordonnés qui souhaitent le rester.

L’EGLISE institution envisage-t-elle le fidèle comme un sujet à part entière ? Un partenaire ? Un sujet de sa majesté ou un sujet tel qu’en psychanalyse ? SUJET qui voit, qui entend, qui ressent des émotions, qui réfléchit, qui observe, qui pense et qui a des idées.

« Un bon chrétien », voilà une expression remplie d’idées toutes faites : un homme ou une femme dévoué(e), discret, obéissant avec enthousiasme au projet de paroisse, donnant de son temps, de son argent, un être humain qui ne remettra pas en question la pensée de l’Eglise à haute voix et en public. Le chrétien ne doit être ni orgueilleux, ni égoïste, ni exigeant. Il doit méditer en son coeur et prier.

L’image du troupeau est-elle mal comprise ? Le troupeau constitué de moutons anonymes, semblables et obéissants à un maître. Ou bien le troupeau constitué de moutons différents, que le berger connaît par leur nom et chacun a sa vocation propre. Le chrétien, le croyant, le disciple a conscience d’être la demeure de Dieu, d’être appelé à être Co- créateur avec Dieu. IL EST SUSCITE A ETRE. Il n’est pas une marionnette entre les mains de Dieu.

L’équipe paroissiale souhaite du monde à la messe, des catéchumènes, des baptêmes, des mariages, des enterrements, des activités d’entraide, des visites aux personnes seules, une belle kermesse et des « temps forts ». Souhaite-t-elle des paroissiens qui apportent leur sens critique (au sens constructif) qui apportent de nouvelles idées, qui ont envie de s’engager mais pour des projets qu’ils initient en partie et qui leur tiennent à coeur ? Qui baignent dans la société et qui ont un regard éclairant ? Et ces mêmes paroissiens sont-ils prêts à retrousser leurs manches, à réfléchir, à tâtonner, à essuyer des critiques, à remettre en questions leurs actions, à faire des bilans ?

Difficile exercice que de devenir un sujet responsable, qui travaille pour le bien commun avec créativité, persévérance, et sans tirer la couverture à soi…

Difficile exercice que de découvrir chez ceux que nous «dirigeons » de bonnes idées auxquelles nous n’avons pas encore pensé…

Difficile exercice que la démocratie et la recherche du consensus. Ils ne peuvent exister qu’avec des valeurs et un projet partagé par tous… Ils ne peuvent exister que lorsque deux personnes pensant différemment ne se sentent pas de facto « ennemies ».

Quelle facilité, quel repos, lorsque nous n’avons qu’à suivre, qu’à obéir, qu’à nous laisser porter.

Créés à l’image de Dieu, allons-nous dire nous aussi « Je SUIS » ? Sera-ce le verbe être ou le verbe suivre ?

La Conférence catholique des Baptisés de France renverse les habitudes de passivité, de soumission ou d’infantilisation induites par l’éducation, l’école, le bénévolat, l’église … Chacun est nécessaire pour « lancer » véritablement cette conférence et lui donner corps. Les fondatrices ne souhaitent pas tout diriger. Elles souhaitent même prendre un peu de champ. Tollé général : « nous avons besoin de vous ! » Oui, comme repères, comme boussoles, comme fondement. Mais elles comptent sur nous, sur nos forces vives, notre enthousiasme, nos amitiés neuves et A NOUS DE NOUS LANCER A L’EAU ! Elles ne sont pas nos parents qui nous disent ce que nous avons à faire ! A nous de réfléchir, de proposer, d’oeuvrer avec les autres adhérents et en lien avec tous. Et si les propositions ne sont pas faciles à concrétiser, nous n’oublions pas la belle persévérance !

Mon coeur sait que ce mouvement est juste, il le sait de façon certaine : LA SUSCITATION A ETRE EST OEUVRE DE L’ESPRIT SAINT.

Lévinas : « avoir à répondre de son droit d’être » Entre Nous

Eugen Dreuwermann : « C’est seulement en Dieu que le sentiment de pouvoir vivre pour rien – sentiment de pouvoir vivre sans être constamment écrasé par le poids de la culpabilité due à nos propres exigences ou à celles des autres- s’éveille. Sentiment souverain que ce sentiment de soi-même qui s’éveille. Le pouvoir d’agir en liberté sans avoir de reproches à se faire. » Interprétation du conte de Grimm La jeune fille aux mains coupées.

Je ne peux m’empêcher de penser aux premières communautés chrétiennes : il y a un murmure qui se propage, léger, que chacun retient dans son oreille et propage à son tour. Des rencontres, des tête-à-tête, des réunions, des idées qui rassemblent, des décisions à prendre où tout l’avenir est en jeu, mine de rien. Chacun reçoit les autres chez lui. Il y a de l’hospitalité dans l’air. Il n’y a pas de bureau ni d’adresse, il y a ce deuxième murmure du site internet, des mails, du forum interne. En quelques mois, la réaction de deux femmes est devenue un mouvement parisien qui essaime à toute allure en province. Le murmure parcourt les plaines et les paysages. Bientôt, il passera les frontières.

Cécile Vuillaume

L’Église est menacée de devenir une sous-culture par Mgr Albert Rouet

« L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture » – LeMonde.fr 03/04/10 15:08

http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/04/03/l-eglise-est-me…-de-devenir-une-sous-culture_1328305_3224.html#xtor=AL-32280270

Archevêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet est l’une des figures les plus libres de l’épiscopat français. Son ouvrage J’aimerais vous dire (Bayard, 2009) est un best-seller dans sa catégorie. Vendu à plus de 30 000 exemplaires, lauréat du Prix 2010 des lecteurs de La Procure, ce livre d’entretiens porte un regard assez critique sur l’Eglise catholique. A l’occasion de Pâques, Mgr Rouet livre ses réflexions sur l’actualité et son diagnostic sur son institution.

Culture catholique : 64 % des Français se reconnaissent de culture catholique. Ils étaient 65 % en 2006 et 75 % en 1987.

Pratique hebdomadaire : 4,5 % fréquentent l’église chaque dimanche, contre 6 % en 1987 et 14 % en 1978.

Pratique mensuelle : 15 % des Français se rendent une fois par mois à l’église.

Répartition sociale : 25 % des croyants sont retraités ; 46 % chez les pratiquants.

Répartition politique : 30,6 % des Français qui se disent pratiquants affichent une sympathie pour l’UMP, 25,6 % pour le PS, 11,8 % pour le FN, 10,8 % pour le MoDem.

Sources : compilations d’enquêtes IFOP.

L’Eglise catholique est secouée depuis plusieurs mois par la révélation de scandales de pédophilie dans plusieurs pays européens. Cela vous a-t-il surpris ?

Je voudrais d’abord préciser une chose : pour qu’il y ait pédophilie, il faut deux conditions, une perversion profonde et un pouvoir. Cela signifie que tout système clos, idéalisé, sacralisé est un danger. Dès lors qu’une institution, y compris l’Eglise, s’érige en position de droit privé, s’estime en position de force, les dérives financières et sexuelles deviennent possibles. C’est ce que révèle cette crise, et cela nous oblige à revenir à l’Evangile ; la faiblesse du Christ est constitutive de la manière d’être de l’Eglise.

En France, l’Eglise n’a plus ce type de pouvoir ; cela explique qu’on est face à des fautes individuelles, graves et regrettables, mais que l’on ne connaît pas une systématisation de ces affaires.

Ces révélations surviennent après plusieurs crises, qui ont jalonné le pontificat de Benoît XVI. Qui malmène l’Eglise ?

Depuis quelque temps, l’Eglise est battue d’orages, externes et internes. On a un pape qui est plus théoricien qu’historien. Il est resté le professeur qui pense que quand un problème est bien posé, il est à moitié résolu. Mais dans la vie, ce n’est pas comme cela ; on se heurte à la complexité, à la résistance du réel. On le voit bien dans nos diocèses, on fait ce qu’on peut ! L’Eglise peine à se situer dans le monde tumultueux dans lequel elle se trouve aujourd’hui. C’est le cœur du problème.

Au-delà, deux choses me frappent dans la situation actuelle de l’Eglise. Aujourd’hui, on y constate un certain gel de la parole. Désormais, le moindre questionnement sur l’exégèse ou la morale est jugé blasphématoire. Questionner ne va plus de soi, et c’est dommage. Parallèlement, règne dans l’Eglise un climat de suspicion malsain. L’institution fait face à un centralisme romain, qui s’appuie sur tout un réseau de dénonciations. Certains courants passent leur temps à dénoncer les positions de tel ou tel évêque, à faire des dossiers contre l’un, à garder des fiches contre l’autre. Ces comportements s’intensifient avec Internet.

En outre, je note une évolution de l’Eglise parallèle à celle de notre société. Celle-ci veut plus de sécurité, plus de lois, celle-là plus d’identité, plus de décrets, plus de règlements. On se protège, on s’enferme, c’est le signe même d’un monde clos, c’est catastrophique !

En général, l’Eglise est un bon miroir de la société. Mais aujourd’hui, dans l’Eglise, les pressions identitaires sont particulièrement fortes. Tout un courant, qui ne réfléchit pas trop, a épousé une identité de revendication. Après la publication de caricatures dans la presse sur la pédophilie dans l’Eglise, j’ai eu des réactions dignes des intégristes islamistes sur les caricatures de Mahomet ! A vouloir paraître offensif, on se disqualifie.

Le président de la conférence épiscopale, Mgr André Vingt-Trois l’a redit à Lourdes le 26 mars : l’Eglise de France est marquée par la crise des vocations, la baisse de la transmission, la dilution de la présence chrétienne dans la société. Comment vivez-vous cette situation ?

J’essaie de prendre acte que nous sommes à la fin d’une époque. On est passés d’un christianisme d’habitude à un christianisme de conviction. Le christianisme s’était maintenu sur le fait qu’il s’était réservé le monopole de la gestion du sacré et des célébrations. Face aux nouvelles religions, à la sécularisation, les gens ne font plus appel à ce sacré.

Pour autant, peut-on dire que le papillon est « plus » ou « moins » que la chrysalide ? C’est autre chose. Donc, je ne raisonne pas en termes de dégénérescence ou d’abandon : nous sommes en train de muter. Il nous faut mesurer l’ampleur de cette mutation.

Prenez mon diocèse : il y a soixante-dix ans, il comptait 800 prêtres. Aujourd’hui il en a 200, mais il compte aussi 45 diacres et 10 000 personnes impliquées dans les 320 communautés locales que nous avons créées il y a quinze ans. C’est mieux. Il faut arrêter la pastorale de la SNCF. Il faut fermer des lignes et en ouvrir d’autres. Quand on s’adapte aux gens, à leur manière de vivre, à leurs horaires, la fréquentation augmente, y compris pour le catéchisme ! L’Eglise a cette capacité d’adaptation.

De quelle manière ?

Nous n’avons plus le personnel pour tenir un quadrillage de 36 000 paroisses. Soit l’on considère que c’est une misère dont il faut sortir à tout prix et alors on va re- sacraliser le prêtre ; soit on invente autre chose. La pauvreté de l’Eglise est une provocation à ouvrir de nouvelles portes. L’Eglise doit-elle s’appuyer sur ses clercs ou sur ses baptisés ? Pour ma part, je pense qu’il faut faire confiance aux laïques et arrêter de fonctionner sur la base d’un quadrillage médiéval. C’est une modification fondamentale. C’est un défi.

Ce défi suppose-t-il d’ouvrir le sacerdoce aux hommes mariés ?

Non et oui ! Non, car imaginez que demain je puisse ordonner dix hommes mariés, j’en connais, ce n’est pas ça qui manque. Je ne pourrais pas les payer. Ils devraient donc travailler et ne seraient disponibles que les week-ends pour les sacrements. On reviendrait alors à une image cultuelle du prêtre. Ce serait une fausse modernité.

Par contre, si on change la manière d’exercer le ministère, si son positionnement dans la communauté est autre, alors oui, on peut envisager l’ordination d’hommes mariés. Le prêtre ne doit plus être le patron de sa paroisse ; il doit soutenir les baptisés pour qu’ils deviennent des adultes dans la foi, les former, les empêcher de se replier sur eux-mêmes.

C’est à lui de leur rappeler que l’on est chrétien pour les autres, pas pour soi ; alors il présidera l’eucharistie comme un geste de fraternité. Si les laïques restent des mineurs, l’Eglise n’est pas crédible. Elle doit parler d’adulte à adulte.

Vous jugez que la parole de l’Eglise n’est plus adaptée au monde. Pourquoi ?

Avec la sécularisation, une « bulle spirituelle » se développe dans laquelle les mots flottent ; à commencer par le mot « spirituel » qui recouvre à peu près n’importe quelle marchandise. Il est donc important de donner aux chrétiens les moyens d’identifier et d’exprimer les éléments de leur foi. Il ne s’agit pas de répéter une doctrine officielle mais de leur permettre de dire librement leur propre adhésion.

C’est souvent notre manière de parler qui ne fonctionne pas. Il faut descendre de la montagne et descendre dans la plaine, humblement. Pour cela il faut un énorme travail de formation. Car la foi était devenue ce dont on ne parlait pas entre chrétiens.

Quelle est votre plus grande inquiétude pour l’Eglise ?

Le danger est réel. L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l’inculturation, la plongée dans la société. Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C’est à nous d’apprivoiser le monde et c’est à nous de nous rendre aimables.

Propos recueillis par Stéphanie Le Bars

Les femmes et l’avenir de l’Église par Joseph Moingt s.j.

Joseph Moingt s.j. « Les femmes et l’avenir de l’Église », Études 1/2011 (Tome 414), p. 67-76.

L’accès des femmes à une égalité de traitement avec les hommes et le déclin de l’Église catholique sont deux traits majeurs de l’évolution de la civilisation occidentale à l’aube du XXIe siècle. Existe-t-il une corrélation entre ces deux aspects, et, si c’est le cas, quelle devrait être la condition de la femme dans l’Église pour redonner espoir à son avenir ?

PLAN DE L’ARTICLE

Conflit sur le terrain des moeurs

Sur le terrain de la citoyenneté

Desserrer le corset de la tradition

Relire les évangiles au féminin pluriel

Pour un peu de sexe faible…

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Un trait majeur de l’évolution de la civilisation occidentale à l’aube du XXIe siècle – le plus significatif assurément depuis plusieurs millénaires – concerne la condition de la femme, qui, après avoir acquis ses droits civiques et s’être émancipée de la tutelle parentale et maritale dans la seconde moitié du siècle précédent, est en voie de conquérir – car le combat est loin d’être terminé – l’égalité de traitement professionnel avec les hommes et de s’ouvrir un accès équitable aux postes de responsabilité les plus élevés dans tous les domaines, économique, culturel et politique, de la vie en société.

Un autre trait d’évolution des plus considérables, apparu dans le même temps et le même espace culturel, est le déclin de l’Église catholique, dont le nombre de fidèles a fondu aussi vite que celui de ses cadres pastoraux, et qui est en voie de perdre le peu qui lui reste de l’influence qu’elle exerçait depuis 2 000 ans sur la société et sur les individus, au point que son proche avenir pose d’angoissantes questions.

Y a-t-il corrélation entre ces deux aspects de l’évolution que nous vivons, et, si c’est le cas, quelle devrait être la condition de la femme dans l’Église pour enrayer son déclin et redonner espoir en son avenir ? Tel sera l’objet de la présente réflexion.

Conflit sur le terrain des moeurs

L’Église se flatte d’avoir elle-même enseigné le respect de la femme au monde païen ou barbare, de l’avoir toujours défendu et soutenu et de professer l’éminente dignité de la femme, appelée à la même sainteté que l’homme, à preuve qu’elle a élevé maintes femmes aux honneurs des autels et qu’elle en a même déclaré plusieurs docteurs de l’Église universelle au même titre que des évêques et théologiens renommés. Cette dignité est liée, à ses yeux, à ce qui définit la condition de la femme dans l’état conjugal selon la loi du Créateur : la chasteté, qui exclut les relations sexuelles avant et hors mariage, et la maternité, qui voue la femme à la procréation, à l’éducation des enfants, au soutien de son mari, à l’union des familles et à la bonne tenue de la maison. L’Église en donne pour modèle Marie, mère de Jésus, qui a concilié en elle, à un degré suréminent, chasteté et maternité, et dont la destinée a illustré la dignité dans laquelle le christianisme tient la condition féminine.

Or, cette condition est celle-là même que faisaient à la femme les moeurs des sociétés patriarcales et traditionnelles dans lesquelles le peuple de la Bible avait médité et retranscrit la loi du Créateur et où l’Église était née, puis s’était développée, sans chercher à la transformer, si ce n’est qu’elle s’est toujours employée – il n’est que juste de le reconnaître –, à défendre les femmes contre les mauvais traitements qui les menaçaient, à protéger les familles, à favoriser l’instruction des jeunes filles et même, plus récemment, leur entrée dans la vie professionnelle et civique. Il n’empêche que cette condition limitait étroitement leurs horizons de vie et leurs ambitions les plus légitimes et les maintenait en nette situation d’infériorité par rapport aux hommes.

Mais la femme des temps modernes a fini par s’en émanciper en profitant de l’évolution de la culture, des sciences et des techniques, notamment à l’aide – ou au prix ? – de la «libération sexuelle » et de la prévention des naissances. C’est sur ce point que l’émancipation de la femme s’est heurtée à la vive résistance de l’Église catholique, qui a multiplié les rappels de la loi naturelle et divine qui lie, selon elle, l’acte sexuel à la procréation et les condamnations de tout usage de préservatifs et de moyens anticonceptionnels. Se sentant incomprises, méprisées ou attaquées par elle, de nombreuses femmes ont alors commencé et continuent de plus en plus fort à quitter l’Église, tandis que la confiance de celles qui lui restaient fidèles, – tout en dirigeant leur vie sexuelle selon leur propre conscience –, était et reste considérablement ébranlée.

Après avoir perdu une grande partie du monde ouvrier, puis du monde intellectuel, l’Église perdait, sur le terrain des moeurs, de larges zones du monde féminin qui avait pourtant fourni le plus gros de ses troupes au siècle dernier. Or, depuis qu’elle avait établi la règle de baptiser les enfants dès la naissance, c’était le rôle de la femme de les éveiller à la foi et à la piété, puis de les éduquer dans l’obéissance aux règles de moralité et aux pratiques de la religion. A la place du prêtre qui instruisait les catéchumènes adultes dans les siècles antérieurs, c’était la femme désormais qui assurait la croissance de l’Église dans la société à travers le flux des générations. Mais voici que la femme des temps modernes, émancipée des cadres où l’emprisonnaient les sociétés traditionnelles, se dérobe à la vocation d’engendrer de petits chrétiens que lui assignait la tradition de l’Église. Celle-ci tend donc à s’opposer le plus possible à l’émancipation de la femme, laquelle en vient à voir dans l’Église le plus gros obstacle à sa promotion sociale : cette hostilité réciproque compromet gravement l’avenir du catholicisme [1]

Sur le terrain de la citoyenneté

Les femmes n’étaient pas, ne sont pas seulement les plus nombreuses parmi les fidèles, elles étaient aussi, elles sont plus que jamais les plus actives sur tous les terrains où s’édifie la Cité de Dieu au milieu des hommes. Il y avait parmi elles beaucoup de religieuses, il y en a encore, mais de moins en moins, vu la raréfaction des vocations à l’état religieux, de sorte que les femmes laïques sont de loin les principales auxiliaires du clergé. Elles occupent des postes de responsabilité dans la plupart des domaines de la vie de l’Église : catéchèse et catéchuménat, mouvements d’Action Catholique et de spiritualité, enseignement religieux et même théologique, oeuvres missionnaires, services pastoraux d’animation liturgique, de préparation au baptême, au mariage, aux obsèques ; en beaucoup de lieux, elles sont même, vu l’éloignement et la rareté des prêtres, le seul soutien de la vie paroissiale. – Elles sont ? Je m’empresse de me corriger : elles étaient, elles ne sont plus « responsables » de rien, sauf que tout continue à reposer largement sur elles.

Dans la foulée de Vatican II, on n’avait pas hésité à leur confier des responsabilités à tous les niveaux, paroissial, diocésain, régional, national. Je connais même un cas (il y en eut d’autres sans doute) où une femme (qualifiée sur le plan théologique, il est vrai) avait été dûment mandatée par son évêque pour assurer l’homélie et l’animation de l’eucharistie dominicale. Mais un revirement s’est fait jour dès les années 80 et n’a fait que s’accentuer depuis. Oh ! On compte toujours et plus que jamais sur l’aide des femmes : comment pourrait-on s’en passer ? Mais qu’elles restent à leur place de servantes dociles, bien encadrées dans des équipes « pastorales » sous responsabilité « sacerdotale ». Un peu partout et dans tous les secteurs on les a écartées, non encore une fois des activités qui leur avaient été confiées, mais de leur animation, orientation et direction. D’après ce que j’ai pu lire et entendre dire, le motif en était la volonté de restaurer « l’identité » des prêtres, perturbée, pensait-on, par la perte de fonctions qui leur étaient jusque-là réservées et de la considération qui y était attachée, perte d’identité qui était censée expliquer également la tragique diminution des vocations à l’état presbytéral. Dans tous les diocèses les appels au « diaconat permanent » ont été multipliés pour replacer sous l’obédience et la spécificité du sacrement de l’ordre le plus possible des responsabilités tombées dans le champ du laïcat. Cette motivation visait donc les hommes autant que les femmes, encore que celles-ci étaient les premières touchées, puisqu’elles étaient les plus nombreuses au service de l’Église.

La volonté de la hiérarchie se manifesta cependant d’éloigner les femmes, elles en particulier, de tout ce qui touche au service de l’autel et des sacrements, au point, un peu risible, d’interdire de choisir les enfants de choeur parmi les filles. Le motif, clair sinon avoué, était la crainte d’encourager chez elles le désir du sacerdoce. Des ordinations de femmes au presbytérat avaient eu lieu, en effet, très officiellement dans plusieurs Églises anglicanes qui se flattaient auparavant de rester fidèles au rituel romain, et des femmes catholiques avaient aussi réussi à se faire ordonner prêtres de façon « sauvage » en plusieurs pays ; la question préoccupait l’opinion publique catholique et des théologiens sérieux soutenaient la possibilité de procéder à de telles ordinations. Le pape Jean Paul II avait cru clore le débat par un refus «définitif »[2] , son successeur vient de le rappeler, preuve que le débat n’est pas effectivement clos. [3]

La plupart des femmes dévouées à l’Église sont loin d’ambitionner le presbytérat ou de revendiquer du pouvoir ; cela ne les empêche pas d’être blessées par la méfiance dont elles se sentent l’objet, d’autant que la presse, intervenant en ce débat, reproche fréquemment à la Papauté une discrimination entre les sexes contraire aux droits humains. Ces femmes, qui ont pu être ou sont encore en poste de responsabilité également dans la vie civique ou professionnelle, voient bien que l’Église n’est pas prête à leur concéder les droits et compétences équivalents à ceux qu’elles ont acquis dans la société. Plusieurs, découragées, s’en vont ; beaucoup d’autres, qui fréquentaient l’Église sans s’être mises à son service, humiliées des interdits et des exclusions qui frappent leur sexe, la quittent, et son refus de leur reconnaître une « citoyenneté » de plein exercice ne fait qu’accroître l’hémorragie dont elle risque de mourir.

Desserrer le corset de la tradition

On s’étonnera d’une attitude « suicidaire », qui prive l’Église du seul soutien actif à sa disposition, dissuade les femmes de veiller à l’éducation religieuse des enfants comme dans le passé, et ruine sa crédibilité au regard d’une société « définitivement » acquise à la promotion féminine. A quoi elle oppose sa tradition immémoriale qui lui interdit de s’accommoder aux moeurs et aux évolutions du monde contraires à la loi de Dieu. Mais y a-t-il lieu d’identifier l’une à l’autre ?

Sur le plan de la moralité, elle lie l’usage de la sexualité au mariage légitime et à la procréation en vertu d’une loi naturelle qui a Dieu pour auteur et dont elle a la garde. Mais les anthropologues savent bien que les règles matrimoniales sont affaire de conventions sociales qui varient selon les temps et les lieux ; ce que les moralistes anciens considéraient comme «loi naturelle » n’était pas indemne des coutumes sanctionnées par la loi civile ; et dès lors qu’on fait appel à la « nature », on se place sous le régime de la raison commune. Certes, celle-ci est sujette aux variations et errements, mais la morale de l’Église n’en est pas exempte non plus, et c’est souvent avec sagesse qu’elle a su tenir compte des évolutions des moeurs. Aujourd’hui, par exemple, bien qu’elle professe que les jeunes couples non mariés « vivent dans le péché », elle les accueille avec bonté pour les préparer au mariage sacramentel ou pour baptiser leurs enfants ; des voix autorisées de plus en plus nombreuses préconisent un accueil semblable dans les communautés chrétiennes au bénéfice des divorcés remariés.

L’Église devrait accepter un libre débat sur les questions éthiques qui intéressent toutes les sociétés et y entrer elle-même, sans s’arroger un droit exclusif et absolu d’enseignement. Sa condamnation de l’usage des préservatifs, seul moyen unanimement reconnu d’enrayer la propagation du sida, a fortement entamé son crédit auprès des instances internationales qui se préoccupent de ce fléau[4]; de tristes crimes sexuels commis par des prêtres et « couverts » par sa hiérarchie devraient l’inciter à plus de modestie. Qu’elle ne veuille pas débattre avec une opinion publique hostile à toute règle morale, cela se comprend ; mais elle pourrait faire confiance à ses théologiens et aux fidèles instruits eux aussi par le Saint Esprit, avant tout aux femmes, les premières concernées, dont la conscience et l’expérience mériteraient d’être écoutées avant qu’il en soit décidé de leur sort par des mâles célibataires. L’Église aurait-elle peur de perdre du pouvoir en consultant ses fidèles ? L’alternative est de les perdre.

C’est encore une question de pouvoir qui la retient de faire une place dans ses instances dirigeantes aux femmes qui travaillent pour elle. Si sa tradition s’en était abstenue, c’est pour le même motif que d’autres sociétés qui ont mis du temps à se débarrasser de leur esprit patriarcal, féodal ou corporatiste. Il ne s’agit pas ici de la seule ordination des femmes au presbytérat. Sans y être du tout hostile, je n’ai jamais plaidé en ce sens, non plus que pour l’ordination d’hommes mariés ou la levée de la loi du célibat sacerdotal, pour l’unique et simple raison que le pouvoir dans l’Église est lié au sacré et que l’intérêt de la foi n’est pas d’étendre le domaine du sacré mais de tempérer le pouvoir et, pour cela, de le partager en dehors du sacré. En effet, dans notre monde laïcisé et sécularisé, c’est-à-dire démocratique, la foi ne peut que dépérir si elle est privée de la liberté à laquelle le Christ appelle tous les chrétiens au dire de saint Paul [5]: – qui se souvenait sans doute que la seule fois où Jésus avait parlé de pouvoir, c’était pour interdire à ses apôtres d’en user à la façon des puissants qui aiment imposer leur domination et la faire voir et sentir [6].

Voilà pourquoi le remède au dépérissement de l’Église dans les temps présents me paraît être de mettre résolument en oeuvre les recommandations de Vatican II, au lieu de s’en méfier et d’aller à leur encontre [7]: laisser une plus grande liberté d’initiative et d’expérimentation aux Églises locales ; moins se soucier de renforcer les structures administratives de l’institution que de faire vivre les communautés de chrétiens, si petites qu’elles soient, là où ils résident ; appeler les fidèles à prendre la responsabilité de leur être-chrétien et de leur vivre en Église, non individuellement ni entre eux seuls, mais en commun et en concertation avec l’autorité épiscopale ; faire davantage confiance à une liberté inventive qu’à l’obéissance passive ; faire entrer des laïcs, dûment délégués par leurs communautés, dans les lieux où se prennent les décisions pastorales, à tous les échelons, et à égalité avec les clercs, et pas seulement dans des groupes de simple consultation ; et laisser entrer les femmes dans ces lieux de décision à égalité avec les hommes.

Pourquoi à égalité ? Pour ne pas ériger l’Église en symbole d’une contre-culture. – Donc pour s’ouvrir à l’esprit du monde, malgré saint Paul qui exhorte les chrétiens à « ne pas se conformer au siècle présent »[8]? Non, mais pour mieux ouvrir le monde à la pénétration en lui de l’esprit évangélique. Le temps n’est plus où l’Église instruisait des peuples barbares ou des populations incultes et illettrées ; elle s’adresse maintenant à un monde « majeur », elle ne peut plus l’enseigner du haut de sa chaire, elle doit reconnaître ses valeurs pour faire écouter sa parole. – Donc, s’adapter aux « valeurs » d’un monde sécularisé ? Pas exactement, car nombre de ces valeurs sont les fruits des semences évangéliques que l’Église a jetées dans le monde au long de leur vie commune, et c’est avant tout le cas des idées de liberté et d’égalité d’où a germé l’émancipation de la condition féminine ; elles ont pu être déviées de leur sens originel et produire des fruits dénaturés, il n’empêche que l’Église ne pourra les redresser et régénérer qu’en reconnaissant leur provenance évangélique, et elle ne peut le faire qu’en laissant ces mêmes idées produire leurs fruits dans son sein, hors duquel elle les avait rejetées.

C’est ainsi que la reconnaissance effective de l’émancipation de la femme, dans l’Église comme dans le monde, est devenue la condition de possibilité de l’évangélisation du monde ; et, puisque la mission évangélique est la raison d’être de l’Église, l’accueil nouveau qu’elle réservera à la femme sera le « symbole » agissant de sa présence évangélique au monde d’aujourd’hui, le gage de sa survie. La femme ne porte plus de corset : l’Église doit elle-même s’émanciper de la tradition qui la lie aux sociétés patriarcales du passé pour se donner, par la place qu’elle saura faire aux femmes, le droit de survivre dans ce monde nouveau [9] .

Relire les évangiles au féminin pluriel

L’Église a coutume d’interpréter ses Écritures en faisant appel à sa tradition. En rigueur théologique, l’inverse a plus de légitimité ; et quand la tradition n’a pas de réponse à des problèmes nouveaux et se refuse à celles qui se proposent, le recours aux Écritures s’impose de plein droit. C’est ce que fit Jean Paul II quand il voulut trancher la question de l’ordination des femmes : il nota que Jésus, voulant constituer son collège apostolique au terme d’une nuit de prière, ne fit pas appel à la plus digne des créatures, sa mère, et il en déduisit que les femmes avaient été, de ce fait, délibérément écartées du sacerdoce[10] Mais Jésus ne nourrissait aucun projet d’installer son Église dans la durée du temps, lui qui ne l’envisageait qu’en terme de Royaume de Dieu, et il n’avait donné à ses apôtres aucune instruction de type institutionnel, puisque ceux-ci, à la veille de son Ascension, escomptaient son prochain retour pour restaurer la royauté d’Israël [11].Le Pape avait aussi noté que Jésus, rompant sur ce point avec la coutume de son temps et de son pays, s’entourait volontiers de compagnie féminine ; et cette remarque mérite d’être prise en compte, mais au rebours des conclusions négatives qu’il en tirait.

Les rencontres de Jésus avec des femmes n’ont, en effet, rien d’anodin, et c’est pour notre instruction qu’elles ont été relatées. Il manifeste sa gloire pour la première fois à Cana à la prière de sa Mère ; à plusieurs reprises, il érige des femmes en modèles de foi et accomplit des guérisons qu’il impute à leur foi ; de l’onction reçue d’une femme à la veille de sa mort, il fait un mémorial de sa passion qu’il prescrit de transmettre aux générations à venir ; il accrédite les deux soeurs, ses amies, Marthe et Marie, comme d’authentiques disciples, recevant de l’une le plus beau témoignage de sa divinité : « Tu es la Résurrection et la Vie », et présentant l’autre comme le parfait réceptacle de sa Parole : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » ; enfin, c’est à une autre femme, une autre amie, Marie de Magdala, qu’il apparaît en premier à sa sortie du tombeau et qu’il confie le message de sa résurrection pour qu’elle en communique la Bonne Nouvelle à ses apôtres[12]

De ces exemples, si éloquents qu’ils soient (d’autres seraient sans doute à chercher), je megarderai de tirer argument en faveur de l’ordination des femmes, puisque Jésus n’a jamais prononcé le mot de sacerdoce ; mais je reçois la claire indication qu’il a cru en elles, qu’il s’est confié à elles, qu’il leur a confié son Évangile, comme à ses apôtres, différemment peut-être : il ne les envoie pas parcourir le monde, mais non moins authentiquement : il en fait des relais de la mission qu’il avait reçue du Père de répandre la Vie dans le monde. Il invitait ainsi son Église à tirer ressource des femmes également pour continuer son oeuvre. Bref, aucun principe d’exclusion ne peut être tiré des paroles ou des exemples de Jésus, rien d’autre qu’une pressante exhortation à ne pas craindre de charger du ministère de l’Évangile quiconque, homme ou femme, a assez de foi en lui pour s’offrir à cette charge : car lui seul donne la force de la porter et lui fait porter du fruit.

Saint Paul, ne voulant plus connaître le Christ « selon la chair », conscient qu’il avait rénové la vieille humanité par sa mort et sa résurrection, en a tiré le seul principe fondateur du christianisme, l’exclusion de tout exclusivisme : « Il n’y a plus Juif et Grec, ni esclave et homme libre, ni masculin et féminin, car à vous tous vous êtes un seul en Christ Jésus.[13] Il ne voulait pas dire qu’il n’y a plus de différences entre les deux termes de chaque couple, mais qu’aucune de ces différences ne pouvait être, dans le corps du Christ qui est l’Église, source de division ni d’exclusion. Même s’il n’a pas pu ou pas su en tirer toutes les conséquences [14]. Paul énonçait ainsi le principe fondateur des sociétés ouvertes, libérées des cloisonnements des sociétés anciennes, qui a permis à la femme des temps modernes de se libérer de l’oppression de l’homme et de revendiquer l’égalité avec lui. – L’institution ecclésiale n’a pas d’autre loi organique.

Pour un peu de sexe faible…

La seule appartenance au « sexe faible », ainsi que le dénomme une tradition fièrement «machiste », pourrait-elle être motif de discrimination et d’élimination dans une Église qui tire sa fierté et sa force de la faiblesse de la Croix ? Jésus ne trouvait pas d’images assez humbles, assez attendrissantes, pour parler de son Royaume : les fleurs des champs, la graine de moutarde, une piécette égarée, la brebis perdue, le maître de maison en tenue de service… Lui-même ne manquait pas des qualités généralement attribuées au sexe féminin : intuition, sensibilité, compassion, l’art d’attirer les confidences, et aussi de la faiblesse : il cédait parfois à sa mère, mais se dérobait à ses poursuites, il lui arrivait d’exploser de joie, de colère ou en larmes, et il savait souffrir, attendre, supporter comme peu d’hommes en sont capables. Introduire dans l’Église un peu de féminité, à condition de lui faire une place d’où elle puisse rayonner, ce sera y verser la part d’humanité trop réduite ou masquée par un pouvoir exclusivement masculin et sacré, c’est-à-dire intolérant.

Mais, je le répète, le problème premier n’est pas de donner du pouvoir aux femmes. Ne nous berçons pas d’images idylliques : on trouverait facilement des femmes ravies de se glisser dans le personnage du prêtre, en apportant de la même façon une dose de séduction dont on sait qu’elle rend le pouvoir plus dangereux. Il s’agit d’abord de restaurer le sol des communautés chrétiennes, d’y instaurer liberté, altérité, égalité, coresponsabilité, cogestion, d’y laisser pénétrer les soucis du monde extérieur, de rendre ses célébrations plus conviviales, à l’image des premiers repas eucharistiques où l’on partageait le pain et les vivres sous la présidence bienveillante d’un père de famille, sans oublier le principe paulinien d’exclure tout ce qui exclut. Dans cette ambiance neuve le partage du pouvoir se présentera sous un jour nouveau. On se souviendra que le « presbytérat » des premiers siècles, dont le nom a été remis à l’honneur, n’avait pas grand-chose de sacerdotal, le sacerdoce étant alors réservé à l’évêque, et l’on sera capable de le réinventer, de dénouer le lien redoutable du pouvoir, du sexe mâle et du sacré.

Ne risquera-t-on pas alors d’ébranler le pouvoir monarchique sur lequel la tradition a bâti l’organisation de l’institution ecclésiastique ? Peut-être, mais faut-il d’avance s’en effrayer ? N’est-ce pas à propos d’une femme et par sa bouche qu’il fut prophétisé : « Il a renversé les puissants de leurs trônes, élevé les humbles »[15] ? Il ne s’agit pas de renverser quoi que ce soit, mais d’élever ce qui est injustement abaissé.

La femme et l’avenir de l’Église ? La femme est et sera l’avenir de l’Église.

Notes

[1] La revue Esprit de février 2010 a publié deux articles d’un grand intérêt sur « Le déclin du catholicisme européen » qui s’intéressent particulièrement au rapport de l’Église aux femmes. L’historien Claude Langlois, « Sexe, modernité et catholicisme. Les origines oubliées », analyse l’évolution des Congrégations romaines depuis 1820, passant d’une « compréhension pastorale » à l’égard des pratiques sexuelles au « rigorisme » d’aujourd’hui (p. 110-121). La sociologue Catherine Grémion, « La décision dans l’Église. Contraception, procréation assistée, avortement : trois moments clés », montre le tragique retentissement des décisions des trois derniers papes en cette matière sur l’exode croissant des fidèles hors de l’Église (p. 122-133).

[2] Par la Lettre Ordinatio sacerdotalis de 1994 qui réclame « un assentiment définitif » à la doctrine qui exclut la femme du sacerdoce, pour des motifs que j’expose plus loin. J’avais analysé la portée de ce document dans un Éditorial, intitulé « Sur un débat clos », de la revue Recherches de Science Religieuse, n° 3 de 1994 (tome 82), p. 321-333.

[3] La Croix du 14 juillet 2010 présente un document de la Congrégation de la doctrine de la foi, publié la veille, qui qualifie toute tentative d’ordonner une femme de « délit grave contre la foi » en tant qu’« atteinte à l’ordre sacré ».

[4] Un livre tout récent du papa Benoît XVI, Lumière du monde, semble annoncer un infléchissement de la position de l’Église sur ce point.

[5] Galates 5,1: « C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. »

[6] Luc 22,24-25: « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. »

[7] Voir les chap. II, « Le peuple de Dieu », et IV, « Les laïcs », de la Constitution dogmatique sur l’Église.

[8] Romains 12,2.

[9] Je lis dans une interview du sociologue Alain Touraine publiée par Le Monde du 5 septembre 2010 : « Il y a deux supports aux changements déjà à l’oeuvre. Le premier est l’écologie […]. Le second, c’est que nous sommes en train de passer d’un monde d’hommes à un monde de femmes. Les femmes, ayant été du côté du pôle froid dont parlait Lévi-Strauss, veulent passer du côté chaud pour tout remettre ensemble, le corps et l’esprit, l’homme et la femme, les êtres humains et la nature, etc. Tout cela éclate en ce moment, même si ce n’est pas très sensible dans le public […]. »

[10] L’essentiel de l’argumentation de Jean Paul II (voir note 2) est repris d’une intervention de Paul VI en 1975 et d’une déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi approuvée par lui en 1976.

[11] Actes 1,6.

[12] Jean 2,1 ; Matthieu 9,22 et 15,28 ; Marc 14,3-9; Jean 11,27 et Luc 10,38-43 ; Jean 20,11-18.

[13] Galates 3,28.

[14] Il n’a pas réprouvé l’esclavage, ni désavoué la soumission de l’épouse au mari : il était de son temps. Mais il excluait ces inégalités de l’Église, et c’est ainsi qu’il a fait évoluer les moeurs.

[15] Luc 1,52.

Annonce de l’Évangile et structures d’Église par Joseph Moingt

Blois – 24 septembre 2010

PLAN GÉNÉRAL :

(1) Comment témoigner de l’Évangile…

(2) de la façon la plus accessible aux hommes de ce temps…

(3) pour que tous les baptisés y soient pleinement impliqués ?

(4) Quelle restructuration nécessaire de l’Église ?

DÉTAIL :

1. Témoigner de l’Évangile :

(11) Quelle priorité ?

(12) Quel Évangile ?

(13) Quel témoignage ?

2. Parler aux hommes de notre temps :

(21) Comprendre ce qui se passe

(22) Juger selon l’Évangile

3. Envoyer les fidèles à la mission :

(31) La charge de la mission

(32) La mission du laïcat

(33) Des communautés missionnaires

4. Changer les structures de l’Église :

(41) La nécessité des réformes

(42) La possibilité des changements

(43) Pour un début de changement

En remerciant les organisateurs de cette réunion de m’avoir invité à prendre la parole devant vous, je tiens à préciser que le premier motif de ma venue dans cette ville était et est de rencontrer un groupe de lecteurs de mes livres qui veulent me poser des questions, des demandes d’éclaircissements, sans doute aussi des objections, tous désirs auxquels un auteur ne peut pas se dérober. Le projet de m’adresser à un plus large public ne vient pas de moi ; je l’ai accepté, malgré la charge de travail qu’il m’imposait, parce que je n’ai pas coutume de me laisser aller à tenir dans de petits groupes des propos que je n’oserais pas soutenir dans de plus larges enceintes, malgré la plus grande liberté de parole que je trouve dans un lieu plutôt que dans un autre, car la plupart des sujets sur lesquels je parle sont l’écho de ceux dont je traite dans mes livres ou mes articles. Le sujet dont je vais vous entretenir ne vient pas non plus de moi, quoique je m’y reconnaisse pleinement, mais des organisateurs de cette réunion, et je vais m’y tenir rigoureusement.

Je relis ce sujet : « Comment témoigner de l’Évangile de la façon la plus accessible aux hommes de ce temps ? Quelle restructuration nécessaire de l’Église pour que tous les baptisés y soient pleinement impliqués ? » Cet énoncé contient-il une seule, ou deux questions différentes ? À mon avis, il appelle une seule réponse, une réponse d’un seul tenant, celle-ci : un témoignage d’Évangile accessible à notre monde, tel qu’il est, exige que tous les baptisés se sentent collectivement responsables de l’Évangile confié à la garde et à la parole de l’Église et réclame en conséquence que l’organisation interne de l’Église, de ses structures administratives et de ses services et ministères, soit pleinement adaptée à cette mission collective qui incombe, en fin de compte, au laïcat engagé dans la vie et les affaires de ce monde. Je vais traiter ce sujet en le décomposant en quatre temps, en quatre questions, dans cet ordre :

1/ en quoi consiste le témoignage de l’Évangile ?

2/ comment sera-t-il entendu des hommes de notre temps ?

3/ pourquoi requiert-il une prise de parole responsable et collective des baptisés ?

4/ quels changements suppose-t-il dans les structures de l’Église ?

Comme vous le voyez, il sera traité en dernier lieu seulement de cette réorganisation interne, pour ce motif que sa nécessité ne s’impose qu’aux fins de l’évangélisation du monde. Cette dernière place ne me permettra pas d’en traiter autant, peut-être, que vous le souhaitez. Mais je ne m’attribue aucune compétence particulière en la matière, aucune claire vision de ce que devrait ou pourrait être la figure institutionnelle de l’Église dans un proche avenir. L’important est plutôt d’être au clair sur les orientations et les motivations de notre engagement de chrétiens dans un monde sorti de religion. Si telle est bien, comme je le crois, la pensée des organisateurs de cette réunion, je les félicite d’avoir compris que notre souci majeur, dans la situation préoccupante qui est celle de l’Église aujourd’hui, n’est pas de la restaurer dans son ancienne puissance, mais de la mettre plus efficacement au service de l’Évangile, qui est sa mission et qui sera par conséquent son salut.

1.Témoigner de l’Évangile

Je voudrais en premier lieu justifier la priorité accordée à la visée de l’Évangile, puis chercher en quoi consiste cet Évangile dont nous devons témoigner, et je me demanderai enfin ce qu’il faut entendre par témoignage.

Quelle priorité ?

L’Église traverse présentement, dans l’ensemble des pays occidentaux, une période difficile de son histoire, peut-être la plus difficile parce que les maux qui la menacent ne viennent pas du dehors, comme si souvent dans le passé, mais du dedans : perte accélérée de fidèles, tarissement quasi total des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse, graves divisions internes entre ceux qui acceptent Vatican II et ceux qui le rejettent, ceux qui veulent le corriger dans la ligne de la continuité avec la tradition et ceux qui le suivent dans la voie des innovations qu’il préconise, tous maux auxquels se sont ajoutées, hélas, de tristes dépravations qui ruinent le crédit de l’Église devant la société. Dans cette situation si tragique, beaucoup parlent couramment de déclin, de son proche effacement de l’histoire, il pourrait sembler que le premier souci de ceux qui l’aiment et la servent soit de voler à son secours, de stopper sa chute, de guérir ses maux. C’est la voie prise par son magistère : l’année sacerdotale qu’on vient de vivre visait la promotion aux ministères consacrés comme la base indispensable du redressement, les récentes nominations épiscopales voulaient renforcer l’unité de l’Église autour de son pôle hiérarchique, les consignes pastorales partout mises en œuvre prônent la restauration du sacré dans la liturgie pour conjurer ce qui semblait être une sécularisation rampante de la vie chrétienne, le retour à la tradition et au religieux paraît s’imposer comme unique voie de salut. Dans ces conditions, mettre en avant la mission évangélique ne serait-il qu’aveuglement et fuite en avant ?

Il importe ici de détacher notre regard des maux qui nous obsèdent et de le reporter, non en arrière, mais à l’origine même de l’Église, à la mission qu’elle a reçue du Christ, qui doit être sa principale et constante préoccupation, car elle ne peut trouver son salut en dehors de ce qui est sa raison d’être au monde, et il s’agit évidemment de l’annonce de l’Évangile, conformément aux dernières paroles de Jésus à ses apôtres: « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 2819-20).

La vie de l’Église ne peut être que la présence du Christ en elle, qui chemine à ses côtés, la précède, la pousse de l’avant et la guide vers ceux à qui il l’envoie : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toutes les créatures » (Mc 1615). Quand elle passe par des temps difficiles, sa tentation bien naturelle serait de s’arrêter, de panser ses blessures, de reprendre souffle, de se replier sur elle-même pour refaire ses forces en puisant dans les ressources d’un passé glorieux. Mais le Christ l’en dissuade car, à son exemple, elle existe pour les autres, non pour elle-même. Toute sa vitalité tient dans sa capacité d’aller au monde pour le vivifier de la vie et de l’esprit du Christ. Si donc elle se sent souffrante et en danger, elle ne doit pas se préoccuper de se refaire d’abord une santé, mais examiner par priorité ce qu’il en est de ses capacités missionnaires et se mettre en état de mieux annoncer l’Évangile au monde : c’est de là que viendra par surcroît son rétablissement, même si elle doit pour cela abandonner quelque chose de ses traditions, des signes et des moyens de son ancienne puissance. Car c’est à elle aussi que s’adresse l’avertissement de Jésus : « Qui veut sauver sa vie, la perdra; qui la perd à cause de moi, la recouvrera » (Mt 1625). Il s’agit donc pour l’Église de se convertir, à savoir de se retourner vers le monde, non certes pour s’y conformer. « Ne vous conformez pas au monde présent », dit Paul (Rm 122) ?, mais pour communiquer avec lui, lui parler d’Évangile.

Quel Évangile ?

Ce mot résumant tout l’enseignement de Jésus, et également celui des apôtres, on ne doit pas s’étonner qu’il soit impossible de le résumer en quelques brèves formules et qu’on ne peut tenter de le définir sans laisser de côté une grande partie de son contenu. Notons cependant que le mot signifie « Bonne nouvelle » : c’est essentiellement un message de joie et d’espérance, tourné vers le futur ; il veut dire que tout peut changer, que tout va changer, car Dieu est au travail dans ce monde. Jésus a traduit son « Évangile » dans un autre mot-symbole, celui de « Royaume de Dieu » qui signifie, d’une part, l’instauration par Dieu, toute proche dans la pensée de Jésus, d’un nouvel ordre de choses, d’un règne de justice, de paix et de fraternité entre les hommes et, d’autre part, la présence actuelle et agissante de ce règne à travers les paroles, faits et gestes de Jésus : guérison des malades, libération de l’emprise des mauvais esprits, consolation des petits, réconciliation entre les adversaires, pardon des offenses, assistance mutuelle, amour poussé jusqu’au sacrifice de soi. Et en tout cela il n’est pas question de religion : attendant la venue de Dieu, Jésus ne laisse aux siens aucun code rituel, ni législatif, ni dogmatique, rien d’autre qu’un humanisme nouveau, une façon de vivre en relation les uns envers les autres qui découle directement de la Paternité universelle de Dieu. Pour tout le reste, il s’en remet à l’Esprit Saint, qui guidera les siens « vers la vérité tout entière » (Jean 1613).

L’Esprit Saint fonde l’Église sur Jésus, l’Eglise baptise en son nom, elle rassemble ses fidèles autour de la table eucharistique dans le souvenir, la présence et l’attente de Jésus. Ce que Jésus enseignait en termes de royaume de Dieu présent et à venir, l’Église naissante l’annonce en termes de résurrection universelle commencée en celle de Jésus, continuée dans l’Église comme en son propre corps et destinée à s’accomplir dans la totalité de l’univers. Et saint Paul d’annoncer l’Évangile comme une « nouvelle création » : « Les temps anciens ont disparu, un monde nouveau est apparu. Tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le Christ et nous a donné le ministère de la réconciliation » (2 Co 56-18). C’est pourquoi l’Église va au monde pour le rajeunir et le régénérer, elle lui adresse un message d’amitié, elle se met à son service pour le réconcilier avec lui-même, apaiser en lui toute haine, éteindre tout foyer de division. Elle prend pour loi fondamentale le « commandement nouveau » qu’elle a reçu de Jésus : « Aimons-nous les uns les autres car l’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu » (1 Jn 47). Elle vit d’amour pour le répandre autour d’elle en semence d’humanité nouvelle. De ce précepte de l’amour, Paul tire la loi organique de l’Église : « Il n’y a plus ni Juif et Grec, ni esclave ni homme libre, ni masculin et féminin, car à vous tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (Ga 328) ; et l’Église se répand dans le monde païen en ferment d’une société ouverte, qui abolit les cloisonnements et les exclusivismes des sociétés patriarcales. Et l’apôtre Jacques lui-même, si attaché aux pratiques de la Loi, mais plein de l’esprit des prophètes, donne cette définition de la « religion » selon l’Évangile : « Visiter les orphelins et les veuves et se garder des impuretés du monde » (Jc 127). Ainsi l’Évangile se traduit en acte dès ses commencements, en acte de recréation de la société, d’humanisation, de régénération du monde. Tel est l’Évangile dont nous avons à témoigner.

Quel témoignage?

L’Évangile indique lui-même, en s’énonçant, de quelle manière il faut en témoigner : par des actes de fraternité et d’union, par des messages d’amitié, d’espoir et de joie, car il est « bonne nouvelle » et parole d’amour ; et ces actes et ces messages sont toujours à réinventer en fonction de la nouveauté des temps, puisqu’il est lui-même, par essence, nouveauté et innovation. Le magistère de l’Église, pour parler de la transmission de l’Évangile et de son contenu, emploie le plus volontiers les mots enseignement ou prédication, accompagnés des termes foi, religion, doctrine, loi et préceptes du Christ ; mais ce vocabulaire suppose qu’on s’adresse à des personnes disposées par avance à écouter et à obéir. Le concile Vatican II, conscient d’avoir pour interlocuteur un monde « majeur » émancipé de la tutelle de l’Église, préfère parler d’annonce en paroles, par mode de persuasion et d’invitation, non d’enseignement ni de commandement, et encourage surtout au témoignage, par des actes exemplaires, par toute la conduite de sa vie, et également par un engagement au service des autres et de la société pour construire avec eux et avec elle un monde meilleur.

C’est dire que cette annonce ou ce témoignage ne consiste pas en formules théoriques ni en activités d’avance prescrites, mais doit toujours se renouveler et s’inventer selon l’état présent du monde. Ainsi pouvons-nous comprendre l’exhortation de Jésus à ses disciples à observer et à interpréter « les signes des temps » (Mt 163). Le pape Jean XXIII avait recueilli et retransmis cet appel, à nous d’y répondre à notre tour pour tenir aux hommes de notre temps un langage qu’ils seront susceptibles d’écouter et pas seulement d’entendre.

2. Parler aux hommes de notre temps

Observer les, signes des temps,

1) c’est nous appliquer à bien comprendre ce qui se passe dans notre monde sur le plan de la religion, à interpréter justement et sereinement cette tempête, cette secousse qui a tellement transformé la société et ébranlé l’Église, qui a creusé un tel fossé d’incompréhension entre l’une et l’autre et qui continue à vider notre Église de ses forces vives et à changer l’esprit des chrétiens ;

2) c’est ensuite juger ce phénomène selon l’Évangile pour apprendre comment aborder les hommes de notre temps dans un esprit évangélique, c’est-à-dire amorcer de notre côté le mouvement de conversion à l’Évangile que nous les invitons à faire.

Comprendre ce qui se passe

Le déclin du christianisme est largement amorcé depuis le 19ème siècle, en particulier dans le monde intellectuel et dans le monde ouvrier. L’Église en a rendu responsable l’athéisme, répandu chez les uns par une philosophie rationaliste, chez les autres par le matérialisme marxiste. Le mouvement n’a fait que s’accroître tout au long du 20ème siècle, et l’Église a incriminé la perte de la foi et la perte du sens du péché, attribuant l’une à l’éloignement des sacrements, de la prière et des pratiques religieuses, l’autre à l’invasion de l’hédonisme et à l’orgueil de l’homme qui se soustrait à la loi de Dieu. On a donc tendance, côté chrétien, à juger ce phénomène d’un point de vue purement négatif, comme un refus de la révélation et de l’enseignement de l’Église, et à l’attribuer à la décision, censée coupable, de personnes qui ont voulu rompre avec leur passé chrétien et qui se sont résolues ou résignées à abandonner la foi qu’elles avaient eue.

Or, les historiens, anthropologues et sociologues parlent du « retrait de la religion » (l’expression est de Marcel Gauchet) comme d’un phénomène culturel et social, comme d’une lente évolution de la civilisation, qui atteint sans doute de nos jours son paroxysme, mais qui se laisse observer de façon continue depuis le 17ème et même le 14ème siècle, qui plonge ses racines dans la formation des grands Empires de l’Orient ancien et s’est accentué avec l’apparition de l’État moderne et de la démocratie ; c’est un phénomène enfin et surtout qui doit beaucoup à l’éclosion de la conscience de la personne dans le christianisme, ce qui explique qu’il soit né dans les pays de tradition chrétienne et qu’il se répand partout maintenant à la faveur de la culture occidentale.

Le retrait de la religion n’est donc pas originellement un mouvement de déchristianisation dû à l’accumulation des rejets de la foi, c’est un phénomène de civilisation, de desserrement et de rupture du lien qui a uni depuis les débuts de l’histoire la religion et la société, car c’est le sacré, le culte des dieux, le mythe d’une descendance divine commune qui a formé le lien social originel des individus entre eux. À mesure donc que le droit politique prenait en charge le lien social et les divers besoins de la vie en société, il s’ensuivait une sécularisation de la société et une laïcisation du pouvoir de l’État, phénomène qui sapait la nécessité de la religion et son emprise sur les individus. Toutefois, puisque le religieux est véhiculé par la tradition sociale, la cause majeure de sa récession est l’émancipation de l’individu qui se libère de ses liens à la société et à la tradition. Or, c’est bien le christianisme qui a été le moteur de cette émancipation, lui qui est né d’une rupture avec son milieu originel, s’est répandu dans le monde païen en l’appelant à se libérer des coutumes de la cité et de l’adoration de l’Empereur, lui surtout qui a enseigné la valeur infinie de la personne aux yeux de Dieu, qui a favorisé la séparation du spirituel et du temporel et permis l’émancipation de la foi en dehors de la religion en l’exaltant en tant que relation directe de l’individu avec Dieu.

Mais il est arrivé un temps où l’Église a pris peur de cette émancipation, qui ébranlait sa tradition et son autorité, et a entrepris de la réfréner ; et c’est alors que des chrétiens de plus en plus nombreux se sont mis à la quitter, non par rejet de la foi, mais par accointance avec les idées nouvelles et les libertés nouvelles que repoussait l’Église. Il est aussi arrivé, à la faveur du progrès des sciences et des techniques, que les individus se sont davantage intéressés aux « fins naturelles » de l’existence qu’à ses « fins surnaturelles », alors que l’Église n’attachait d’intérêt qu’à celles-ci, et s’en faisait même un moyen de domination sur les esprits, ce qui a aussi contribué à sa désertion. Mais les chrétiens sortis de l’Église ne trouvaient plus le moyen d’entretenir une vie de foi, à supposer qu’ils y aient jamais été attachés de façon réfléchie et délibérée ; c’est ainsi qu’une culture d’éloignement de la religion a entraîné la perte de la foi. Ce phénomène se poursuit de plus belle sous nos yeux, où l’on voit, non plus des adultes comme jadis, mais des jeunes et même des enfants se détacher de la foi dans laquelle ils ont été instruits, non par rejet exprès, mais du simple fait de s’émanciper de la société parentale et des traditions familiales pour se faire une place dans un monde nouveau où la religion a perdu presque toute visibilité et efficacité. Interpréter ainsi le retrait de la religion, c’est comprendre, d’une part, que ce phénomène n’est pas dû à une perte de vitalité, d’attirance ou d’énergie de la foi chrétienne, devenue incapable de convertir les esprits modernes, mais qu’il est le signe de l’entrée dans un âge nouveau de l’humanité ; et c’est comprendre, en conséquence, qu’il n’est pas une crise superficielle et passagère, mais qu’il a créé une situation toute nouvelle de l’Église par rapport au monde, un état de choses qui lui impose une attitude missionnaire résolument différente de celle du passé. Ce qui exige de regarder ce monde sous l’éclairage de l’Évangile.

Juger selon l’Évangile

Le pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer, membre de l’Église luthérienne « confessante » au temps du nazisme, réfléchissait dans sa prison, peu avant son exécution par ordre de Hitler, à la situation de ce monde areligieux et il estimait que les chrétiens devaient lui tenir un langage semblablement non religieux, ce qui ne voulait pas dire, pour lui, non croyant, bien au contraire : n’est-ce pas le plan de Dieu, se demandait-il, que l’homme parvienne à une parfaite liberté devant lui, même à son égard, et Dieu ne préfère-t-il pas un homme devenu « majeur », qui ne se dirige plus que selon sa conscience, aux agenouillements infantiles et craintifs de tant de chrétiens restés « mineurs » ?

Si on se rappelle que Yahvé se présentait comme le Libérateur de son peuple et que Jésus, selon Paul, nous a appelés à la liberté même en matière de religion, on ne considérera pas ceux qui ne fréquentent plus l’Église comme des révoltés qui ont rejeté Dieu, même s’ils ne croient plus en lui, ni comme des hommes qui se sont exclus du salut par leur faute, car il entre bien dans le projet créateur que l’homme accomplisse son humanité en pleine lucidité et responsabilité. Mais il ne s’ensuit pas que le chrétien ait le droit de se désintéresser du salut de ce monde areligieux, comme s’il pouvait se sauver tout seul : l’Évangile est la seule voie de salut, et c’est ce qui fonde le devoir absolu de le porter au monde.

Quel salut ? Pour Jean, comme pour Paul, Jésus a donné un seul commandement, celui de s’aimer les uns les autres, et c’est là-dessus que tous seront jugés, puisque, dit saint Jean, celui qui prétend aimer Dieu, assurément parce qu’il croit en lui, obéit à ses lois et lui rend un culte, celui-là, s’il n’aime pas son prochain, est un menteur et demeure dans la mort, car il n’y a de vie que dans l’amour qui vient de Dieu et qui est Dieu (1 Jn 4). C’est donc être dans la voie du salut que vivre dans l’amour, mais est-on jamais assuré d’aimer en vérité et autant qu’on le doit et d’y persévérer ? Voilà pourquoi, alors que nous ne devons pas penser que ce monde sorti de religion est sorti des voies du salut, il est cependant nécessaire de toujours lui annoncer l’Évangile, qui apprend aux hommes ce qu’est la vérité de l’amour, et ainsi les tourne vers Dieu et les met ou les garde sur le chemin du salut. Ce n’est pas seulement par souci du salut du prochain que les chrétiens doivent porter l’Évangile au monde, c’est aussi pour travailler avec tous les hommes de bonne volonté à l’accomplissement du projet créateur, qui est de conduire l’homme à la plénitude de son humanité créée à la ressemblance de Dieu et d’unifier tous les peuples et tous les individus dans la paix, la justice et l’amour pour que ce monde accueille dès maintenant le royaume de Dieu qui vient à nous à tout instant.

Vous objecterez peut-être : « Pourquoi se contenter d’annoncer l’Évangile aux incroyants et ne pas chercher plutôt à les ramener à la religion ? ». Je répondrai : Parce que la mission salutaire confiée expressément par Jésus à l’Église concerne son Évangile, qui est une école de vie, source d’humanisme, non un code religieux, et pour ne pas laisser croire que la religion est la seule voie assurée de salut, ce que ne dit pas l’Évangile. Et certes, il s’apprend aussi à l’intérieur de la religion chrétienne. Mais un monde qui s’est éloigné d’elle pour conquérir la liberté de penser et maîtriser la conduite de la vie et de l’histoire, un tel monde ne se remettra pas à l’école de l’Évangile en se soumettant à une institution religieuse, d’autant plus que l’homme de la modernité s’intéresse par priorité à son avenir terrestre, alors que l’Église prétend s’imposer à lui par la seule vue des choses célestes. Voilà pourquoi cet homme a besoin de redécouvrir l’Évangile pour lui-même, en dehors d’une institution du faire croire.

On objectera encore : « Mais l’Évangile ne se comprend que sous l’horizon de la foi en Dieu et de l’éternité ? ». Je n’en disconviens pas, mais, en apprenant à le lire pour lui-même, dégagé de tout appareil religieux, l’incroyant découvrira un visage de Dieu qu’il ne soupçonnait pas sous l’appareil autoritaire et oppressif des religions instituées ; il découvrira un Dieu qui, loin de chercher à l’asservir, appelle l’homme à la liberté, un Dieu père qui s’intéresse à la vie de l’homme sur terre, qui compatit à ses souffrances et à ses aspirations, qui lui a confié sa création dans l’intention que chacun l’exploite pour le bien du plus grand nombre ; peut-être que cet homme tardera à découvrir la foi au Dieu de Jésus et au Christ, mais, même s’il n’y parvient pas, il aura appris à orienter sa vie selon la volonté de Dieu et la pensée de Jésus. En cela consiste la recherche du salut. Ainsi surtout l’esprit de l’Évangile se répandra dans le monde et entretiendra dans les hommes la charité, qui est la vraie vie, le sens de l’infini, le respect et le souci de l’autre et, en définitive, la recherche du vrai Dieu.

À comprendre ainsi les « signes des temps », en tant qu’ils requièrent une conception nouvelle de la mission évangélique, on pressent qu’elle reposera principalement sur les fidèles de la base, ceux qui sont le plus intimement mêlés à la vie du monde à évangéliser, ce qui imposera au terme une reconfiguration des offices et des structures de l’Église.

3. Envoyer les fidèles à la mission

Après avoir parlé de l’annonce de l’Évangile, puis de l’état présent du monde par rapport à l’Église, j’en viens à la charge de la mission, qui sera l’objet de la troisième partie de cette réflexion. Par origine, cette charge est commune à toute l’Église, évêques, prêtres et fidèles ; dans la situation présente du monde occidental et de l’Église, elle incombe pratiquement et principalement aux laïcs ; pour être bien remplie, elle appelle une organisation proprement missionnaire des communautés chrétiennes : telles sont les trois idées que je vais développer et qui nous conduiront, dans le quatrième et dernier temps de notre réflexion, à reconnaître la nécessité d’une restructuration de l’Église en vue de sa mission.

La charge de la mission

L’Église est tellement centrée sur le principe du pouvoir sacré que la plupart des fidèles s’étaient habitués à l’idée qu’ils n’avaient qu’à se laisser passivement conduire par leurs pasteurs, à bien remplir leurs devoirs religieux, sans aucune responsabilité dans les affaires de l’Église, et que la mission évangélique relevait exclusivement de l’autorité de ceux à qui Jésus avait confié son Église, ceux à qui il avait donné son Esprit Saint avec la charge d’en faire bénéficier les croyants. Il est vrai que, dans le texte fondateur de Matthieu que je citais au début de cette conférence, Jésus envoie ses onze apôtres et eux seuls annoncer l’Évangile à travers le monde, avec la force de l’Esprit que Jésus leur avait promis d’après Luc (2449). Mais Luc montre aussi que Jésus avait coutume, au hasard de ses voyages et de ses rencontres, d’appeler diverses personnes à le suivre en qualité de disciples (957-62), qu’il en envoya un jour soixante-douze annoncer, comme lui, la venue du royaume de Dieu dans les villages où il comptait se rendre ensuite (101-9). Au début des Actes (l15), Luc dénombre un groupe de cent vingt personnes rassemblées au Cénacle, la veille de la Pentecôte, pour inaugurer la mission sous le souffle de l’Esprit Saint. Jésus n’avait-il pas promis avant sa mort que le Père enverrait l’Esprit Paraclet à tous ceux qui avaient reçu sa parole, y compris à ceux qui la recevraient par la bouche de ses disciples, afin que le monde croie en lui (Jn 1416-26 ; 1720-21) ?

Paul énumère « ceux que Dieu a établis dans l’Église : au premier rang, des apôtres, au second, des prophètes, au troisième, des enseignants », et ensuite de nombreux autres charismes et services dont il attribue l’origine au même Esprit (1 Co 124-28) : il ne s’agit pas des douze apôtres nommés dans les évangiles, ni de ministres consacrés, mais, d’une part, de chrétiens mieux instruits que des communautés envoyaient porter la Parole de Dieu là où elle n’avait pas encore été annoncée et, d’autre part, de fidèles que l’Esprit suscitait et signalait par ses dons pour les mettre au service des besoins variés des communautés.

Le ministère de la parole était certainement le plus prisé de tous, il s’exerçait sous diverses formes, et il est clair que la parole circulait abondamment et librement en ces premiers temps, souvent avec un mandat reçu de la communauté, toujours sous son discernement, mais nul n’en était exclu a priori car l’Esprit Saint se répandait de lui-même, sans être la propriété d’aucune autorité instituée.

Les choses évoluèrent quand s’établit, à la fin du 1er siècle, la coutume de nommer des ministres, appelés indifféremment épiscopes, diacres ou anciens, et de leur imposer la main avec la consigne de pourvoir à leur succession ; et plus encore quand fut instituée, au début du 3ème siècle, la distinction entre clercs ordonnés, évêques, diacres ou presbytres, et simples laïcs : ceux-ci n’eurent plus droit à la parole et tous les ministères ecclésiastiques furent réservés aux ordres sacrés. Ce changement, si radical qu’il fût, ne suscita pas de trouble : les charismes visibles de l’Esprit avaient cessé, la multiplication de sectes plus ou moins hérétiques ou schismatiques rendait nécessaire l’intervention d’une autorité reconnue, l’enseignement doctrinal prenait le pas sur les services d’entraide communautaire, et les fidèles, pour la plupart illettrés, ne risquaient pas d’émettre quelques prétentions dans cette nouvelle institutionnalisation de l’Église, surtout quand elle devint religion d’Empire au 4ème siècle.

Cette évolution de l’Église, qui va dominer le cours de son histoire, ne doit pas empêcher de reconnaître que les premiers chrétiens se sentaient tous solidairement responsables de la mission évangélique, sous la conduite des apôtres du Christ, et qu’ils bénéficiaient tous solidairement à cet effet des dons variés de l’Esprit. Ce fait originaire est une ressource permanente à la disposition de l’Église. Le concile Vatican II a mis ce fait en lumière quand il parle du mystère de l’Église, unie et sanctifiée dans tous ses membres par l’Esprit Saint, le jour de la Pentecôte, pour annoncer et instaurer dans le monde le royaume du Christ et de Dieu ; et il a entrepris d’utiliser cette ressource en faisant appel aux laïcs, membres du Peuple de Dieu, en affirmant qu’ils participent tous à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, ce qui les habilite, dit-il, à exercer des responsabilités et des charges dans l’Église et à prendre des initiatives pour semer la parole de Dieu dans le monde (Lumen Gentium, § 4-5; 12; 31-37). Cet enseignement du Concile est une invitation à l’action missionnaire des laïcs.

La mission du laïcat

L’Église du 20ème siècle se trouve en Occident dans une situation inédite, c’est la première fois dans son histoire qu’elle annonce l’Évangile à une société massivement incroyante, agnostique et détachée de la pratique religieuse ; jusque-là prêcher le Christ consistait à exhorter les gens et les peuples à changer de religion, il s’agirait maintenant de leur enseigner Dieu. Mais Dieu est-il objet d’enseignement, la foi en Dieu peut-elle se prescrire comme une vérité évidente ? Les papes essaient de faire parvenir la parole de Dieu à tous les hommes en se plaçant de préférence sur le terrain moral ; mais le monde sécularisé ne reconnaît pas le magistère de l’Église, n’accepte plus son langage autoritaire, et ses prises de position sur les questions sexuelles ont largement entamé le crédit dont elle disposait encore.

Les papes d’ailleurs n’acceptent pas volontiers qu’on parle des pays anciennement chrétiens en termes de « pays de mission » ; ils préconisent une « seconde évangélisation » comme un retour aux pratiques religieuses dont nos sociétés se sont affranchies ; ils ont du mal à admettre comme un fait durable le retrait de la religion dont nous avons parlé. Ils n’osent plus enseigner : « Hors de l’Église, pas de salut », mais cet adage est resté le présupposé de la théologie officielle de la mission.

Si l’on est bien convaincu que ce monde a besoin, pour être sauvé, qu’on lui annonce l’Évangile et que cela ne se réduit pas à annoncer l’Église, il faut chercher d’autres moyens que la voix officielle de l’Église hiérarchique pour se faire entendre du monde. Peut-on espérer l’atteindre au moyen des activités pastorales qui se font dans nos églises ? Ces activités constituent certainement un moyen d’évangélisation qui est loin d’être négligeable ; mais le fait que les prêtres sont si peu nombreux et tellement absorbés par les offices du culte, et que la plupart des gens ne fréquentent plus ces offices que de loin en loin et sont si peu disposés à écouter un sermon, ce fait rend très aléatoire la possibilité d’une large diffusion et d’une écoute profitable de l’Évangile dans un cadre proprement religieux.

Si donc nous comprenons l’Évangile et l’état présent du monde et de l’Église comme nous essayons d’y réfléchir, il ne reste que l’apostolat des laïcs pour prendre la mission en charge de façon vraie et efficace.

De façon vraie : nous avons admis, en effet, que le témoignage rendu à l’Évangile en tant que voie de salut revenait pour l’essentiel à aider les gens à conduire leur vie selon les préceptes du Christ, qui se résument dans celui de l’amour ; nous avons dit aussi que le souci du royaume de Dieu devait s’inscrire concrètement dans une transformation de ce monde selon l’esprit du Christ. Et prendre en charge de façon efficace la mission ainsi comprise, c’est bien l’affaire des laïcs chrétiens : ils vivent quotidiennement au contact des gens sortis de religion, ils parlent le même langage, ont souvent la même façon de penser, partagent les mêmes idées sur bien des points, et ils ont toutes facilités de mener avec eux des actions communes pour rendre ce monde plus vivable, plus humain, plus conforme à l’Évangile.

On ne doit pas se cacher cependant que cette conception de la mission aux mains des laïcs s’écarte très fort de l’idée traditionnelle que je viens de rappeler et qui était de conduire les gens à l’Église, c’est-à-dire dans une église. Il faudra donc convertir bien des chrétiens à l’idée que la mission repose désormais sur eux. D’assez nombreux évêques et prêtres y encouragent leurs fidèles depuis longtemps dans l’esprit de Vatican II. Toutefois, l’idée de la mission que j’ai développée ne se ramène pas à l’apostolat des laïcs tel qu’il était conçu par l’Action Catholique du siècle dernier dont le Concile porte nettement l’empreinte. Elle préconisait l’action d’individus sur d’autres individus de même milieu, comme on disait alors, pour les ramener au Christ, c’est-à-dire à l’Église ; ce pour quoi les évêques entendaient que cet apostolat soit dûment mandaté et contrôlé par eux pour porter au monde la voix de l’Église.

Mais les laïcs généreusement engagés dans ces mouvements se rendirent compte que ce genre d’apostolat à fort relent de propagande religieuse ne passait plus, et qu’il fallait enfouir les semences évangéliques profondément dans le monde et attendre patiemment qu’elles portent du fruit. Alors survint la vague de Mai 68 qui entraîna nombre de ces jeunes laïcs loin de l’Église. Des évêques en conclurent que la théorie de « l’enfouissement » avait eu pour seul résultat que ces laïcs s’étaient laissés absorber eux- mêmes par le monde, ils ne surent pas voir que leur théologie du « mandat » en était également sinon principalement responsable.

Il n’en est pas moins vrai que la mission authentique de l’Évangile doit se faire au nom du Christ et en Église, puisque Jésus lui a confié cette mission ; si donc elle ne fonctionne plus sous sa forme hiérarchique, elle devra se faire, comme au début de l’Église, sous une forme communautaire, à partir de communautés missionnaires constituées comme telles. Comment ces communautés seront-elles formées ? La réponse à cette question fera la transition avec le problème des « mutations nécessaires de l’Église » dont vous m’avez demandé de traiter et par lequel je terminerai ma conférence.

Des communautés missionnaires

Il n’y a pas seulement le lien hiérarchique qui maintient l’unité de l’Église en union au Christ, il y a aussi, il y a d’abord le lien de la charité, dont Jésus a fait le critère de l’identité chrétienne en donnant aux siens ce signe « Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples à ceci que vous aurez de l’amitié les uns pour les autres » (Jn 1335). À une époque où il n’y avait pas encore de hiérarchie instituée et où les communautés étaient dispersées, Paul considérait qu’elles constituaient à elles-toutes l’unique Église, corps du Christ, et que cette unique Église est présente en chaque communauté, dès lors que ses membres sont unis entre eux par le même lien de l’Esprit qui fait l’unité du corps total du Christ ; il concevait ce lien de l’Esprit comme le partage de la même foi au Christ, de l’obéissance au même Évangile, du même amour fraternel ; et il identifiait le lien de l’Esprit au lien de la charité, puisque l’amour entre chrétiens naît de la foi au Christ et se nourrit de l’Évangile (l Co 12-13). Il est donc conforme à l’esprit de l’Évangile et à la pratique de l’Église apostolique de vouloir que la mission soit confiée aux laïcs et se fasse sur une base et sous une forme communautaire.

Pour qu’il en aille ainsi, chaque communauté devra, réciproquement, se donner une configuration et une finalité missionnaires : s’organiser en vue principalement d’un partage d’Évangile et non d’une célébration religieuse, orienter ce partage vers les problèmes qui se posent dans l’espace environnant, l’ouvrir à d’autres personnes désireuses de réfléchir à ces problèmes, prendre en charge cet environnement sociétal, avec ses souffrances et ses besoins, se disposer à des actions concrètes qui pourraient y être menées en s’adjoignant d’autres personnes ou en se joignant à elles. Que l’étude de l’Évangile soit mise au centre de la vie communautaire, c’est la condition pour que les chrétiens apprennent à vivre en tant que disciples du Christ, à vivre de son esprit, de sa pensée, et pour qu’ils soient capables de s’en nourrir mutuellement et de la communiquer aux gens du dehors. Paul, pour ce motif, mettait l’intelligence au-dessus des dons de prophétie et des langues, et il l’identifiait à la charité, en tant qu’elle seule pouvait et voulait se mettre au service à la fois de l’édification de la communauté et de la communication de la parole de Dieu aux non-croyants qui viendraient se mêler aux fidèles (1 Co 13) : « Que faire donc? Je prierai avec mon esprit (avec mon charisme), mais je prierai aussi avec mon intelligence […]. Frères, ne soyez pas des enfants dans vos jugements, mais des personnes majeures » (v.20). Le même acte donc par lequel les chrétiens s’entretiendront dans l’esprit et l’amour du Christ répandra l’un et l’autre autour d’eux.

À condition, je l’ai dit, que ce partage d’Évangile soit orienté par le souci concret du salut du monde. À condition encore que la parole des chrétiens soit audible et crédible pour des non-croyants imbus des idées de modernité, c’est-à-dire, qu’elle apparaisse inspirée par la liberté de jugement et pas seulement par l’obéissance à une institution religieuse, et qu’elle soit guidée par un véritable intérêt pour les choses du monde et pas seulement pour celles de la religion ? Cela aussi a été dit. À condition enfin que cette mission du laïcat, avec la liberté de pensée et d’action qu’elle suppose, s’exerce et soit connue comme une mission d’Église. Je ne fais toujours que me répéter sur ce dernier point, mais il concerne le lien hiérarchique, et c’est ici que pointe la nécessité d’une réforme structurelle de l’Église.

4. Changer les structures de l’Église

Nous voici enfin parvenus à la question que plusieurs d’entre vous attendaient peut-être avec impatience, et j’espère que vous avez compris que je ne l’aborde si tard que parce que j’ai voulu fonder la nécessité de réformer les structures de l’Église sur des arguments sérieux, sur l’Évangile, sur la pratique et l’enseignement de l’Église apostolique, sur la situation contemporaine de l’Église, du monde et de leurs rapports réciproques, sur les besoins et les conditions de la mission dans le contexte actuel ; et je n’ai pas voulu réduire cette réforme à une question de pouvoir et de pouvoir sacré, comme s’il s’agissait d’en enlever à ceux qui en ont ou en ont trop, pape, évêques et prêtres, pour en donner à ceux qui n’en ont pas du tout, c’est-à-dire aux laïcs.

Mais je vous avais aussi laissé entendre que j’aurais assez peu de choses à dire sur ce chapitre des réformes des structures, et je dois le redire au risque de vous décevoir encore plus. Envisager les réformes à faire sera assez facile. Mais beaucoup moins de prévoir les moyens et surtout la possibilité d’entreprendre d’aussi vastes changements. J’essaierai du moins de réfléchir avec vous à la manière de mettre en route un petit début de changement, afin que vous ne partiez pas d’ici sans l’espérance de pouvoir enrayer le déclin missionnaire de l’Église Peut-être sera-t-il possible d’esquisser une pastorale du changement par petits pas de travers et de côté.

La nécessité des réformes

L’ampleur des réformes à entreprendre se devine dès qu’on remarque que l’Église s’est bâtie depuis les siècles les plus lointains sur le seul principe d’autorité, de l’autorité sacrée, absolue, hiérarchique et monarchique ; si donc il s’agit de faire de la place à la liberté des laïcs, ce qui ne se fera pas sans que certains pouvoirs leur soient reconnus, le problème se posera de desserrer les rouages du pouvoir ecclésiastique à chacun de ses niveaux organisationnels. Comment cela se fera-t-il ? J’en parlerai ici d’un point de vue tout théorique et j’y reviendrai d’un point de vue plus pratique à la fin de cet exposé, après que nous aurons admis l’impossibilité d’une réforme venue d’en haut.

Commençons par le bas. Au plus bas niveau géographique et administratif de la pyramide ecclésiale, on trouve la paroisse, organisée en vue des besoins religieux du territoire qu’elle recouvre ; la raréfaction des prêtres a entraîné un mouvement général de regroupement des paroisses qu’on ne cesse et qu’on ne cessera pas dans les années à venir de remanier pour en faire des entités de plus en plus vastes, avec cette conséquence qu’il n’y a plus de communautés chrétiennes dans les communes rurales et dans maints quartiers urbains. La réorganisation en vue de la mission exigera l’arrêt et le renversement de ce mouvement de regroupement dont la finalité est purement cultuelle ; on ne demandera plus aux chrétiens de se rassembler là où il y a des prêtres disponibles, on les laissera se réunir au plus près du territoire dont ils prendront la charge évangélique et qu’ils auront à délimiter eux-mêmes.

L’organisation religieuse des groupements pastoraux actuels, avec tous leurs ministères et services, devra être reconvertie aux fins missionnaires des communautés à instaurer. Puisqu’elles devront se présenter au monde moderne sous une figure qui témoigne de la liberté selon l’Évangile que l’Église est censée reconnaître à ses fidèles, l’évêque laissera ces communautés se gérer et s’organiser elles-mêmes sous un mode démocratique, il les contrôlera discrètement mais en respectant leur autonomie et les décisions prises par leurs dirigeants et responsables. Puisqu’il n’y a pas de communauté chrétienne sans vie sacramentelle et eucharistique, il habilitera leurs dirigeants à y pourvoir. Enfin, il leur fournira toute l’aide nécessaire, soit pour leurs besoins religieux, soit pour leur formation doctrinale, en mettant ses prêtres à leur disposition.

Mais on ne peut pas envisager l’organisation missionnaire du niveau de base sans être tout de suite obligé de s’élever à un niveau supérieur. Le besoin des communautés de recourir aux services du presbyterium diocésain en est un premier exemple, d’autant plus que se posera le problème des besoins religieux de nombreux baptisés qui ne fréquenteront aucune communauté pas plus qu’ils ne le font aujourd’hui. Les besoins du travail missionnaire exigeront aussi que les communautés d’un même secteur ou diocèse se concertent entre elles pour délimiter leurs terrains respectifs et s’épaulent soit pour unir leurs forces sur un même champ d’activité soit pour se répartir des types d’actions spécifiques. La remontée à un échelon supérieur, disons diocésain, requerra que les décisions à prendre soient délibérées et arrêtées en commun et que leur exécution fasse aussi l’objet d’un contrôle commun. Le respect de la responsabilité des laïcs de la base exigera qu’ils délèguent leurs représentants, hommes et femmes, élus démocratiquement, à tous les échelons et dans tous les offices où se fait la prise de décision, et que leur voix ait le même poids décisionnel que celle du pouvoir ecclésiastique ordonné.

Jusque-là la mise en route des changements sera rude sans paraître absolument impossible. Mais il faudra vite remonter plus haut encore. Quand on observe, en effet, comment travaillent de nos jours les évêques de France, et [aussi] d’ailleurs, on voit mal un évêque prendre isolément des mesures aussi nouvelles, sinon révolutionnaires, que celles que nous envisageons sans en discuter avec ses collègues des diocèses voisins et, très vite, avec l’ensemble des évêques français en vue de parvenir à un consensus. Il faudra du coup organiser la représentation responsable du laïcat au niveau national. D’ailleurs cela s’avérera nécessaire du seul point de vue missionnaire, ainsi que l’Action Catholique en a fait l’expérience depuis longtemps, parce que la prise en compte de toutes les données d’un problème, dès lors que la mission est conçue en termes de service du monde, exige la visée de l’universel, la visée des divers aspects, culturel, économique, politique, du service qu’on voudra rendre pour témoigner de l’Évangile au niveau d’une Église nationale. Et si l’on prend le point de vue de la communion à l’Église universelle, une petite communauté lui sera d’autant plus unie qu’elle s’élèvera au-dessus d’un bien purement local pour articuler son travail missionnaire sur celui de l’Église répandue en tous lieux.

Mais je n’ose élever mon regard aussi haut ni le porter aussi loin, et je m’empresse de poser la question des conditions de possibilité des changements structurels envisagés.

La possibilité des changements

Je ne parlerai pas des moyens de réaliser tous ces changements, des structures à mettre en place, des organismes et des régulations à prévoir, des statuts juridiques à élaborer, car tout cela exigerait des compétences que je ne possède à aucun degré. Quant à la possibilité concrète de voir se réaliser de tels changements et se mettre en place des structures nouvelles en toute tranquillité et dans un délai raisonnable, il est honnête de dire qu’elle est nulle, tant cela exigerait de déstructurations radicales. Cela mérite un mot d’explication.

Le motif de déclarer forfait dès qu’on s’élève au-dessus du local dans la voie des restructurations est simple et impérieux : la conception et l’organisation du pouvoir dans l’Église étant ce qu’elles sont, on ne voit aucun responsable diocésain oser prendre des décisions du genre de celles que j’ai évoquées sans l’aval de la Conférence nationale des évêques de France, et il en irait de même en d’autres pays, et on ne voit pas davantage ladite Conférence s’emparer du problème sans en référer d’abord à Rome ; à vrai dire, je ne la vois même pas oser le porter à Rome, tellement elle serait sûre d’avance du résultat négatif de sa démarche, ou plutôt parce qu’elle lui aurait spontanément opposé le refus qu’elle recevrait de Rome si d’aventure elle lui soumettait de telles propositions.

Pourquoi, dans ce cas, me suis-je permis d’y penser ? Parce que je disposais de l’éclairage et de l’appui du Nouveau Testament en son entier et de la tradition primitive de l’Église. Mais le magistère romain a pour habitude et pour règle d’interpréter la révélation du point de vue souverain de sa tradition propre, celle des conciles et des déclarations pontificales. À vrai dire, cette tradition, telle qu’elle s’énonce aujourd’hui, ne remonte pas en deçà de la réforme grégorienne du 11ème siècle qui a établi la suprématie du pouvoir sacré et spirituel sur le pouvoir laïc et profane.

Mais qu’importe ! La papauté, arc-boutée sur la parole de Jésus qui confie son Église à Pierre (Mt 1618), se voit instituée par lui seul juge suprême de la révélation, seul guide des destinées de l’Église qu’elle gouverne par le moyen du pouvoir épiscopal et sacerdotal, qui a sa source dans le Christ. Qu’importe que Jésus ait prononcé une seule fois le mot Église pour évoquer le Royaume des cieux (Mt 1619), qu’il n’ait envisagé de pouvoir chez ses apôtres que sous le mode du service le plus humble (Mt 2026), qu’il ne soit question de sacerdoce dans le Nouveau Testament qu’à propos du peuple chrétien   (1 P 25), qu’importe tout cela : il n’est de vie et de pouvoir dans l’Église que grâce à la transmission du sacerdoce. S’il vient à tarir, l’Église est vouée à dépérir. On comprend que les évêques, affolés, aillent chercher des prêtres aux quatre coins du globe, tandis que d’autres songent à l’ordination d’hommes mariés, mais ce n’est et ne pourra être que des remèdes de fortune. Alors comment pourrait-on donner la priorité à l’annonce de l’Évangile au monde sécularisé quand l’Église n’est préoccupée que de survivre et paraît condamnée à brève échéance ?

Voilà pourquoi il est vain de penser que l’Église puisse changer ses structures: il lui faudrait se déjuger sur trop de points capitaux à ses yeux. Tout ce qu’on peut espérer, c’est que, lorsqu’elle sera à bout de ressources, l’Esprit Saint lui fera voir qu’elle détient dans l’Évangile toute possibilité pour s’innover sans avoir à se renier.

Mais devra-t-on attendre pour cela d’être au bord du gouffre ? Non, je voudrais vous laisser sur une parole d’espérance, mais elle ne peut être que rude. Nous avons appris de saint Paul que le christianisme est fondé sur la faiblesse et la folie de la Croix, qui se révèlent au croyant comme la force et la sagesse de Dieu (1 Co 121-25). Espérance sans illusion, puisque la vie ne peut sortir que de la mort, qu’il faut donc au préalable accepter. Une revue française titrait au début de l’année sur « Le déclin du catholicisme européen » ; on y lisait des diagnostics de ce genre : « Le catholicisme n’est certes pas encore mort, il n’est même pas en phase terminale, son “cadavre bouge encore” pour reprendre le titre d’un livre célèbre, et pourtant, en Europe, il semble parfois proche de la retraite » ; l’article analysait le motif de douter de son rétablissement : c’est que toute réforme est exclue d’avance, que l’Église entend « maintenir à tout prix un statut sacerdotal né comme tel au Moyen Âge » et manifeste « une volonté d’autoconservation presque suicidaire »; alors que d’aucuns mettent leur espoir dans un revival religieux [mot d’origine anglaise : retour à la vie] – concluait l’auteur. « Revient toujours la question : l’Europe, berceau du christianisme, est-elle le passé ou le futur des religions ? » (Esprit, fév. 2010, J.-L Schlegel, p. 79, 82 et 88).

S’il y a un motif d’espérer contre toute apparence, c’est de miser sur l’Évangile, non sur la religion. C’est ce que nous avons fait, et c’est sur ce terrain-là qu’il est possible de mettre en œuvre un début de changement.

Pour un début de changement

J’achèverai donc ma réflexion, mais il vous reviendra de la poursuivre, en ébauchant ce que pourrait être la mise en chantier d’une politique de réformes structurelles, ce que j’ai appelé voici quelques instants « une pastorale du changement à petits pas de travers et de côté », je veux dire en procédant modestement et patiemment, en faisant de petits écarts par rapport aux règles habituelles, pas graves mais renouvelés, en laissant mourir quelques traditions vieillottes, en faisant des innovations audacieuses, sans provocation mais soutenues, en prenant des initiatives, en osant, encore et encore.

La première chose sera de faire exister une communauté, même réduite à quelques chrétiens, là où il y avait auparavant une paroisse, maintenant rattachée à un plus vaste ensemble. Là où il y a un lieu de vie, un centre d’habitations, une agglomération de quelque importance, un quartier urbain doté d’une vitalité propre, là doit revivre une présence d’Église, car là se trouve un terrain à évangéliser. Cela ne représente pas une innovation bien audacieuse, car cela se fait en maints endroits. Mais ce sera un premier acte créatif, la première marque de la volonté de laïcs de prendre en charge leur vivre-en-Église, de prendre la responsabilité d’un lieu pour y donner de la visibilité à l’Évangile, et ce sera aussi un premier acte de rupture, non avec les autres chrétiens du regroupement inter-paroissial ni avec les prêtres responsables du secteur, mais avec la passivité de brebis satisfaites d’aller au bercail, satisfaites de la nourriture que d’autres leur ont préparée, un petit accroc dans un organigramme officiel et traditionnel.

Ensuite, il faudra vite afficher la spécificité de cette petite communauté, sa raison d’être, à savoir d’être organisée en vue d’un partage d’Évangile. Un programme d’étude devra être établi, une méthode de travail, un calendrier des rencontres. Ce sera aussi un lieu de prière, dont le genre se précisera peu à peu, adapté au partage d’Évangile ; et il sera important que vous preniez ainsi la responsabilité de votre vie spirituelle, que l’Évangile devienne pour vous le lieu de votre rencontre avec Jésus, et pas seulement un objet d’étude. Vous aurez sans doute à décider un jour ou l’autre que cette réunion de prière, quitte à l’étoffer davantage, vous tiendra lieu de la messe dominicale : nouvel acte de rupture avec la routine liturgique, nouvelle marque d’indépendance, un petit pas de travers qui ne vous éloignera pas vraiment des autres chrétiens de l’inter-paroisse, mais qui vous aidera au contraire à devenir des animateurs responsables des messes qui se font sur le secteur.

Une autre étape importante sera d’affirmer et d’activer le profil missionnaire de la communauté. Il y aura à discerner les problèmes qui doivent mobiliser par priorité votre activité missionnaire, non des problèmes religieux, mais humains, quoique discernés à la lumière de l’Évangile. De même que Jésus, dans ses tournées missionnaires, se tournait d’abord vers les malades et que, dès qu’il prenait la parole en parabole ou autrement, il s’intéressait d’emblée à la conduite concrète des gens les uns vis-à-vis des autres, au comportement d’un fils à l’égard de son père, des riches à l’égard des pauvres, des Judéens envers les Samaritains, de même donc que Jésus annonçait le royaume de Dieu en prenant à bras le corps des problèmes d’humanité, de même vous aurez à observer où il y a autour de vous le plus de souffrance à soigner, le plus d’injustice à réparer, le plus d’incompréhension entre les gens, les besoins d’entraide les plus criants, où sont les blessures d’humanité à guérir, celles du moins auxquelles il vous est possible de porter remède, par vous-mêmes et en mobilisant le dévouement d’autres personnes. Car vous ne serez pas pleinement missionnaires en restant toujours entre vous, mais en vous faisant aider par des non-croyants ou des non-pratiquants, ou en vous joignant à eux s’ils travaillent déjà sur le même terrain, et aussi en les invitant à vos réunions pour réfléchir ensemble à ces problèmes. Vous aurez alors à appliquer la consigne de Paul : ne pas prier avec l’esprit seul, comprenez : avec votre sensibilité religieuse, mais encore avec l’intelligence, à savoir : en interprétant conjointement l’Évangile et les signes des temps. Et vous découvrirez alors vous-mêmes et ferez découvrir aux autres à quel point la pensée du Christ recouvre, éclaire et stimule le sens de l’humain.

Et je passe vite à une troisième étape. Dès qu’une communauté de ce type aura été formée sur un secteur paroissial, ou du moins dès qu’elle aura acquis assez d’expérience, elle devra se préoccuper d’essaimer, de susciter la création d’une autre communauté, et d’autres ensuite sur le même secteur. Cela pour accroître sa zone d’influence, pour bénéficier des réflexions et des expériences d’autres communautés, ou parce que les activités missionnaires déjà entreprises ou qu’il faudrait entreprendre exigent l’élargissement du champ d’action primitif et l’apport de nouveaux concours, et plus simplement parce que l’esprit missionnaire et évangélique pousse à aller de lieu en lieu, ainsi que le faisait Jésus, et même à parcourir l’univers, ainsi qu’il y a poussé ses apôtres.

À mesure que s’accroîtra le nombre des communautés sur un même secteur, que s’élargira le champ de leurs activités missionnaires et que leur nature se diversifiera, des problèmes se poseront, qui réclameront de nouveaux pas de côté et de travers. La responsabilité étendue des laïcs appellera leur représentation dans les instances dirigeantes du secteur, et il s’ensuivra un partage du pouvoir clérical. Les communautés du secteur voudront se réunir entre elles et célébrer leur union en corps du Christ ; cela commencera par se faire sous l’ancien modèle des Assemblées dominicales en l’absence de prêtre (ADAP), et cela évoluera sous forme de nouvelles liturgies eucharistiques, car pourra-t-on refuser à une communauté l’aliment naturel et nécessaire de la vie chrétienne, le signe d’identité et de partage sous lequel est né le christianisme ?

Cette évolution ne se fera pas sans heurts, sans bousculer les us et coutumes des fidèles et le positionnement réciproque des clercs et des laïcs. Tant mieux, disait Paul aux fidèles de Corinthe, à propos justement des troubles de leurs assemblées eucharistiques : « Car il faut bien qu’il y ait des dissensions entre vous pour que les esprits éprouvés se mettent en évidence chez vous », et il concluait : « Attendez-vous les uns les autres » (1 Co 11, 19-33). Il ne faut pas fuir les affrontements quand on y est poussé par un esprit évangélique dûment discerné en commun, on saura cependant ne pas avancer trop vite ni trop loin pour que les retardataires puissent rejoindre le peloton de tête.

D’ailleurs ces avancées pourront se faire plus facilement qu’on ne le pense, parce que de nombreux chrétiens parmi les plus assidus et les plus actifs partagent en gros le même esprit, et qu’il ne manquera pas de prêtres et d’évêques, restés fidèles à la ligne de Vatican II et bons observateurs des signes des temps, qui ne seront pas mécontents d’être un peu bousculés par leurs fidèles et qui prendront même les devants pour se décharger sur eux d’une part de leurs responsabilités et de leurs soucis. Ainsi me paraît-il permis d’espérer qu’une évolution se fasse sans trop de difficultés ni de dégâts.

Que peut-on attendre d’autre ? Que le changement se fasse par en haut ? J’ai dit pour quels motifs il est impossible que le pouvoir suprême de l’Église aille à l’encontre de la tradition qui l’a mis en place, et a-t-on jamais vu où que ce soit une administration se saborder pour se réformer ? Espérer un revival des vocations sacerdotales ? Une société qui ne produit plus de prêtres est une société qui ne désire plus se reproduire sur le modèle de son passé religieux. Quand on aura renoncé à ces vains espoirs, il paraîtra évident que le changement ne pourra venir que d’en bas, et quand des laïcs chrétiens l’auront amorcé, poussés par le souffle de l’Esprit, l’ensemble de l’Église saura y reconnaître la voie de son salut.

La société aussi, l’Esprit nous en donne l’espérance. Car la société n’a rejeté si globalement le christianisme que sous son visage religieux et autoritaire, qui voilait sa réalité évangélique. Mais le christianisme se présentera sous un jour tout différent, quand les laïcs y occuperont le devant de la scène, avec une légitimité reconnue, et qu’ils travailleront à restaurer le sens de l’humain dans le monde. On ne pourra plus dire que l’Église est l’ennemie de la liberté, ni qu’elle cherche à régenter la société, ni qu’elle ne s’intéresse qu’aux choses du ciel, et la religion chrétienne paraîtra en tant que telle toute changée, quand de nombreuses fonctions réservées aux clercs seront exercées par des laïcs. Le pouvoir, partagé, aura changé de nature, il sera devenu un service, conformément à la volonté de Jésus. Notre société pourra alors reconnaître dans le christianisme les mêmes idées à cause desquelles elle l’avait rejeté, le vrai humanisme dont l’Évangile est la source. Et on ne pourra plus dire, comme nous l’avons lu, que le christianisme est moribond et suicidaire, quand l’Esprit de l’Évangile lui aura donné une vitalité nouvelle par la libération de son laïcat.

Rêverie, crédulité aveugle, ou optimisme béat ? Rien d’autre qu’une tremblante espérance.

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