En Sarthe des Chrétiens en Marche, des liens avec la CCBF

Archives de la catégorie ‘Articles de fond’

Un texte important avant le synode à Rome

Allez lire l’interview du Cardinal Christoph Schönborn

« Faisons un rêve », par N. Lemaitre

Un beau texte de Nicole Lemaitre (historienne) paru dans Témoignage Chrétien

Une interview de Joseph Moingt

Une interview de Joseph Moingt dans le Progrès de Lyon du 23 février 2014 :

« N’ayons pas peur d’afficher nos désaccords avec l’église« 

Conférence d’André Fossion, sj

Voilà des notes prises par l’un d’entre nous lors du week-end de rentrée de la CCBF

Jacques Le Goff : un retour aux sources ?

Voici un point de vue de Jacques Le Goff in Ouest France du 21 mars 2013 intitulé Église : un retour aux sources ?

« Adoption » par Michel Serres

Un article de Michel Serres sur l’adoption.

Etre chrétien dans la modernité d’aujourd’hui

 « ETRE CHRETIEN DANS LA MODERNITE D’AUJOURD’HUI »

Remontées et extraits de la conférence prononcée par le père J. MOINGT

Les 20 et 21 avril 2012 à NANTES, à l’invitation de la CCBF 44

 

Une soixantaine de membres de « Chrétiens en marche 72 » étaient réunis le 12 juin 2012 à Allonnes pour entendre les témoignages de Erick, Bénédicte, Karine, Marie-Claire et Loïc relatifs au contenu de la conférence du père J. MOINGT sur le thème : « Etre chrétien dans la modernité d’aujourd’hui ». Celui-ci a notamment avancé les idées suivantes : Nous, chrétiens, sommes des êtres émancipés, alors agissons en responsables, osons être par nous-mêmes, osons bouger, osons penser notre foi, osons penser la tradition, osons prendre la parole, osons prendre la responsabilité de ce qu’on vit en Eglise… Et pour cela sachons nous former, sachons veiller et communiquer, sachons écouter et agir…

Erick : « Au sein de chrétiens en marche 72 il y a un groupe qui s’est nommé « sacerdoce commun des baptisés » et  qui s’est réuni depuis 2 ans à peu près une dizaine de fois par an. C’est ce groupe qui a eu l’initiative de la réunion de ce soir, et c’est cette démarche de communication vers tous, membres de chrétiens en marche 72, que nous encourageons pour les différents groupes de notre association dans le souci, notamment de nous donner une certaine visibilité de la vie de ces groupes. La 1ère année a été consacrée à l’étude de textes sur Vatican II sur le thème du sacerdoce commun des baptisés, et cette année nous avons travaillé le texte d’une conférence prononcée par Joseph MOINGT à Blois le 24 septembre 2010. C’est pourquoi cinq d’entre nous se sont rendus à Nantes, à l’invitation de la CCBF 44, lorsque nous avons appris la tenue de sa nouvelle conférence. Joseph MOINGT est né en 1915, c’est un jésuite français théologien spécialisé en christologie qui a fait des études de philosophie et de théologie, qui a suivi les cours de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes avec une thèse en théologie à l’Institut Catholique de Paris, il a enseigné la théologie à la faculté catholique de Lyon-Fourvière, à l’Institut Catholique de Paris et au Centre Sèvres, et il a dirigé de 1968 à 1997 la revue « recherche de sciences religieuses ». L’éditeur de son dernier livre écrit : « Il est considéré comme l’un des plus grands théologiens vivants ». Nous allons ce soir vous exposer en quelques mots les éléments principaux que nous avons retenus à l’issue de la conférence du mois d’avril dernier :

J’ai retenu des phrases extraites de son exposé : « Et il y a d’ailleurs encore de nombreux chrétiens qui sont chrétiens que par l’autorité de la tradition et la sacralité du gouvernement et donc nous avons à les ménager aussi… Comment faire bouger l’Eglise ? Travailler à l’évolution des esprits car il y a beaucoup de conservateurs autour de nous dans notre Eglise, essayer de les faire évoluer, donc ne pas les braquer, mais cependant oser, oser bouger, oser faire quelques petits pas de travers et de côté en attendant les autres. C’est nécessaire… » Et puis la dernière phrase de sa conférence : « Ah, ce n’est pas difficile de comprendre un Dieu tout puissant ! Mais comprendre un Dieu humilié, comprendre un Dieu qui se révèle sur la croix de Jésus et qui nous révèle de nous faire nous-mêmes les serviteurs les uns et les autres, et c’est ça l’Evangile. »

 

Bénédicte : « Au préalable je voudrais dire que ce petit bonhomme de 97 ans est touchant par sa sérénité, sa luminosité. Il dit des choses qui ne sont pas dans la ligne de l’Eglise mais, pour autant, il ne veut pas être vraiment hors de l’Eglise parce qu’il veut surtout être chemin, dire et redire, témoigner, parce qu’il est baptisé, parce que nous sommes tous baptisés.

Tout d’abord il parle de responsabilité, il veut que nous soyons capables de  prendre des initiatives, parce que nous sommes des êtres debout. Il dit que nous sommes des êtres majeurs, des êtres émancipés, comme nos propres enfants s’émancipent un jour de notre autorité. Il reprend Emmanuel KANT qui, en parlant du siècle des Lumières, parle de ce siècle comme celui de la sortie de l’homme hors de l’état de minorité. Si l’homme se maintient par sa propre faute dans un état de minorité il ne peut pas prendre la responsabilité de ce qu’il croit, de ce qu’il vit, et de ce qu’il enseigne. Il est dans l’incapacité de se servir de son entendement, en parlant de discernement. S’il est dirigé, ou s’il reste dirigé par un autre homme, s’il a toujours quelqu’un derrière lui il reste mineur. Par contre par  le courage de se servir de son propre entendement il devient un être majeur et responsable. Ainsi au siècle des Lumières la devise des Lumières prend tout son sens : « aie le courage de te servir de ton propre entendement », ce qui signifie que tu peux oser penser par toi-même, que tu peux oser dire par toi-même, et tu peux oser user de ta propre intelligence. Il met cela en parallèle avec ce qui se passe aux 18ème et 19ème siècles où on va oser s’émanciper au niveau politique, où on va connaître une émancipation démocratique. Et l’Eglise va avoir peur de cette émancipation, va se sentir attaquée, car l’homme revendique sa liberté de penser, donc sa liberté d’opinion et c’est là une grande crise de civilisation parce que l’homme a l’audace de penser par lui-même. Il cherche la vérité dans la vie. Plus tard un philosophe du 20ème siècle, Dietrich BONHOEFFER, dira en 1945 que c’est peut-être là le plan de Dieu que de vouloir que l’homme s’émancipe peut être même de l’autorité de Dieu… Joseph Moingt nous pousse à oser être par nous-mêmes, même si c’est difficile, même si cela fait peur à l’Eglise et à notre hiérarchie ecclésiale. Il cite St Paul 1 Cor 11, 18-20 : « Tout d’abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c’est en partie vrai. Il faut même qu’il y ait des scissions parmi vous afin qu’on voie ceux d’entre vous qui résistent à cette épreuve. » Et il rajoute 1 Cor 14, 15 : « Il faut prier avec son intelligence de manière à être compréhensibles même à un païen qui vient pousser la porte. » Donc soyons des êtres qui osent, mais pour cela il faut savoir se former pour être au fait de ce que nous pouvons dire, pouvoir débattre et argumenter, savoir veiller et communiquer dans une attention aux autres et surtout à ceux qui vivent des moments difficiles dans l’Eglise. Il faut savoir écouter et agir pour donner un espace de discussion pour que tous les baptisés sans exception puissent s’exprimer.

2ème point, qui me parait être le nœud véritable de la foi chrétienne : Dieu s’est dépossédé de sa toute puissance pour nous, pour nous donner tout son amour. Dieu a renoncé à son pouvoir pour le confier à Jésus ; Dieu n’a voulu que des rapports d’amour avec l’humanité ; Dieu nous demande d’être remplis de son Esprit d’amour ouvert sur l’universalité humaine, c’est-à-dire ouvert sur tout l’autre, à la relation totale à l’autre. Dieu nous confie son humanité, il intervient par l’amour qu’il a mis en nous pour sauver toute l’humanité, c’est là son testament et son Evangile. C’est vraiment l’humanité, humanité dans laquelle il se trouve ; Il n’est pas là pour nous, baptisés, il est là pour toute l’humanité. Jn 17, 21 : « Que tous soient un, comme toi père tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » Donc Dieu est en nous, et en nous tous sans distinction. Nous nous devons d’annoncer cet amour sur la terre car nous sommes déjà ressuscités en Jésus Christ ressuscité et en Dieu qui est éternel. Dieu veut rassembler toute l’humanité, c’est pour cela que nous sommes habités par tout son amour, c’est-à-dire l’Esprit saint pour répandre sa bonne nouvelle. Ce salut, cet amour de Dieu fait homme, c’est cela la foi chrétienne, le message de Dieu. Dieu vit au cœur de l’humanité dans cet espace spirituel qui nous structure par des relations de charité, d’amour aux autres ; son cœur palpite au cœur de l’homme. Il est plus facile de penser et comprendre un Dieu tout puissant mais il est plus difficile de penser un Dieu humilié qui se révèle sur la croix de Jésus et qui nous révèle à nous-mêmes de nous faire les serviteurs des uns et des autres. C’est cela l’Evangile et c’est cela penser l’Evangile. C’est peut-être là notre manière d’entrer dans la modernité, c’est peut être là notre manière de faire bouger l’Eglise, et c’est peut être là notre manière d’habiter la mission ici, par le baptême que nous avons reçu de Jésus, et d’annoncer au monde qu’il est sauvé par son salut. Pourquoi l’Evangile est une bonne nouvelle ? Parce que Dieu a renoncé à son pouvoir en Jésus, qu’il ne veut que des rapports d’amour avec l’humanité. Dieu veut des hommes libres, il veut que l’homme aille vers lui dans un esprit filial et l’Esprit saint est son esprit d’amour que nous nous devons  de transmettre. »

Karine : « A la différence de Bénédicte, avec Marie-Claire nous avons assisté aux ateliers du lendemain. Il a alors un peu résumé ce qu’il avait dit la veille sur la modernité, ce qui m’a éclairé sur les enjeux et la compréhension du combat dans lequel l’Eglise se trouve actuellement, ces enjeux de pouvoir évoqués dans « La bataille du Vatican », la peur du modernisme qu’exprime l’Eglise officielle. Moingt nous rappelle que la modernité a vraiment été une rupture avec l’antiquité patriarcale. Il situe le point de départ de la modernité à DESCARTES, avec cette phrase : « Aie le courage d’utiliser ton propre entendement », d’où petit à petit au cours des siècles qui ont suivi, ce mouvement d’autonomisation et cette vague d’émancipation de la société par rapport à la religion et la possibilité que la société existe sans lien religieux. Il nous a précisé que l’émergence de cette modernité n’est que le 1er mouvement de la grande crise de civilisation dans laquelle on est toujours, en fait, et que la modernité ce n’est pas ce qui nous attend derrière, mais c’est ce qui nous attend toujours devant : la vérité ne vient pas du passé mais de l’avenir, et de l’ouverture sur le monde. C’est dans le cadre de cette avancée confiante qu’il a cité Bonhoeffer et son idée d’émancipation du plan de Dieu… l’Eglise a toujours défendu la propriété de la tradition, c’est elle qui la détient, de la vérité, et elle s’est sentie vraiment garder ainsi son autorité et son pouvoir. Elle a fait de la modernité une machine de guerre qui s’est vraiment mise en branle contre elle. Partout où souffle l’esprit de modernité la religion se retire avec même l’idée de Dieu qui est en voie de disparaître. Et là Joseph Moingt nous pose cette question : « Et maintenant, on fait quoi ? Est-ce qu’on lance des anathèmes contre ça ? On continue à se rigidifier, à avoir peur ? » Moingt nous rappelle que Jésus Christ est né hors d’une religion, en s’émancipant d’une religion, que lui aussi a été chassé, et que les 1ers chrétiens sont tous des convertis issus d’une religion : le christianisme est un phénomène de conversion. Quand Dieu, tout puissant, renonce à tout pouvoir sur la croix, ce n’est pas de la religion qu’il s’agit. Ainsi il y a de la modernité dans le christianisme et c’est pour cela que ce mouvement de modernité est né du christianisme. Mais encore faut-il que l’Eglise reste un lieu de liberté et de parole, qu’elle réponde à ce besoin, ainsi le service et le salut que nous pouvons apporter à l’humanité c’est que l’Eglise soit un lieu de liberté pour l’homme, un lieu de partage. L’homme chrétien doit se faire reconnaître comme un homme de la modernité. Oser penser notre foi, oser penser la tradition, oser prendre la parole, oser prendre la responsabilité de ce que nous croyons, de ce que l’on vit en Eglise, de ce que l’on veut dire au monde.

Puis dans les ateliers il y a eu de nombreuses questions, dont quelques unes m’ont particulièrement touchée : Une question sur l’eucharistie. Globalement il a défini 2 sortes d’eucharisties : On pourrait retrouver une eucharistie plus officielle, ritualisée, qu’on appellerait l’eucharistie canonique, qui serait plus à vocation universelle, celle que l’on connaît présidée par un ministre ordonné ; mais cette forme ne peut pas perdurer partout compte tenu de l’évolution, aussi, comme rien n’empêcherait les chrétiens de faire mémoire du Seigneur autour du partage, il faudrait que les chrétiens inventent des célébrations qui ne singeraient pas l’eucharistie canonique, un repas où on ne consacrerait pas, sans utiliser le vocabulaire du sacerdoce institué. Une célébration eucharistique c’est recevoir Jésus parmi nous, c’est nous reconnaître frères les uns des autres, aussi pourrions nous partager des repas, que l’on appellerait des « eucharisties domestiques ». Il faut absolument qu’on aie des eucharisties qui soient vraies, et qu’on vive l’Evangile au sein de nos eucharisties. S’il n’y a pas de rapport entre les deux nos eucharisties sont menteuses.

Question sur les changements : selon lui l’Eglise bougera par les pieds (= la base, c’est-à-dire nous). Garder prudence, rester dans un esprit fraternel, ne pas choquer, mais oser quand même. Multiplier les communautés de base, la papauté c’est ce qui évoluera en dernier. Si le corps évolue (et on va le faire) la tête évoluera. L’Esprit est dans tout le corps, tous les sens. Quand les chrétiens évolueront sous forme d’une résistance, d’une indépendance, les évêques évolueront. Être en dehors ce n’est pas être contre. L’Eglise bougera avec les pieds. En fait Jésus aussi a mis de la modulation dans toute cette approche du sacré et du consacré, il nous a toujours bien précisé qu’on était purs non pas par les ablutions mais par toutes nos paroles, tous nos cris du cœur. »

Marie-Claire : « Moi, ce qui m’a frappé pendant ces 2 jours, c’est qu’il nous a encouragé à oser, non dans une relation de pouvoir, pas dans la violence, mais dans une paix qui l’habite, lui, et qu’il sait transmettre. Mais oser tout d’abord sans faire fi de la tradition : Nous avons un droit de propriétaires de la tradition, mais nous avons aussi un droit d’invention, ce n’est pas qu’un dépôt sacré. Dans le trésor qui nous est confié nous découvrons des choses nouvelles dans un monde nouveau, ce qui rejoint la question de la modernité. La foi évidemment se traduit par rapport à une tradition, dans le sens d’une continuité historique, dans le sens d’une appartenance à une histoire commune et qui continue. Ce n’est pas par rapport à des traditions doctrinales particulières, dont certaines sont devenues incompréhensibles, ce qui n’est pas grave parce qu’elles ne servent plus à rien (il ne l’a pas dit exactement comme ça mais le sens général était de ne pas se faire des « nœuds » avec des choses qui n’en valent pas le coup…). La tradition n’est donc pas l’accumulation de doctrines qui ont vu le jour au cours des temps et dont beaucoup ne sont plus compréhensibles aujourd’hui mais c’est plutôt la continuité de la référence à la foi, son origine historique, c’est la continuité de l’enseignement du Christ et des apôtres. La tradition conçue comme ça ne nous ramène pas à une somme théologique qu’il faudrait entasser. La fidélité à la tradition c’est s’habituer à recueillir le Souffle avec un grand « S » qui a traversé les temps. La tradition, la vraie, celle qui est vivante, n’est pas la répétition mais une incessante innovation à la poursuite de la Vérité pour annoncer la même bonne nouvelle dans toutes les langues du monde, dans toutes les cultures et partout où nous sommes. Voilà ce qui m’a frappé dans cet exposé, alors que nous, nous sommes plutôt enclins à vouloir balancer la tradition parce qu’elle nous semble paralysante.

Deuxième idée qui m’a frappée : Oser sortir de nos chapelles. C’est prendre la responsabilité de ce que nous croyons et de ce que nous voulons vivre. Oser d’abord prendre nos responsabilités de croyants individuels, de croyants en Eglise, et, aussi important, de croyants dans le monde. Nous devons prendre notre responsabilité personnelle de chrétiens, sachant que la foi n’est pas une science mais un acte de confiance qui demande à se renouveler. Elle vient de l’enseignement des apôtres. Les récits évangéliques sont des livres de foi, mais ils sont sujets à interprétation. Pourquoi tant de bagarres quelque fois sur des propos, ça n’en vaut pas la peine. Il nous faut comprendre avec notre intelligence d’aujourd’hui, lire l’Ecriture avec un esprit critique, avoir une foi critique, et les discussions permettent de discerner. On peut réfléchir, on peut contester, on peut se confronter, l’objectif étant de parvenir à une foi critique. Lire et étudier avec d’autres. MERLEAU-PONTY a dit : « On ne va pas au vrai les uns sans les autres », c’est extrêmement important, il nous faut revivifier toutes ces petites communautés de base. Importance de nous demander à nous même aussi quels sont les fondements de notre foi, en quel Dieu nous croyons : on ne peut pas en faire l’économie. Quel est l’intérêt de croire en Eglise ? Et cette recherche est forcément élan de liberté, et c’est bien ce à quoi en est appelés comme les épîtres le disent souvent. Prendre aussi notre responsabilité de chrétiens dans l’Eglise, qui est communauté de parole, d’action, et de débat : il est important d’être rattaché à une institution structurée universelle mais il est tout aussi important de participer activement, librement, aux délibérations. Veiller aussi à être responsables de l’organisation : faire entendre notre foi c’est nécessaire, parce qu’on est majeurs… Il nous faut restaurer les communautés évangéliques qui ont disparu avec les restructurations paroissiales, travailler pour conseiller l’organisation des communautés dans la communion avec une hiérarchie venant de la tradition. Osons bouger sans craindre, quelques pas de travers, de côté. Et on a bien le droit de se tromper ! Regroupons-nous pour la lecture de la parole, la nourriture de l’eucharistie. Jésus n’a pas voulu nous nourrir par les seules voies de la tradition. Responsabilité de l’annonce au monde : Notre société est sans Dieu, nous devons annoncer la bonne novelle du salut, c’est-à-dire un Dieu qui a renoncé à tout pouvoir. Cette bonne nouvelle c’est l’Esprit d’amour universel. Jésus nous confie son humanité, le salut de toute l’humanité. Comment l’Eglise va-t-elle répondre, comment va-t-elle prendre en charge l’annonce de l’Evangile, permettre la libération de l’homme ? Jésus nous confie l’humanité, le salut de toute l’humanité. »

Loïc, pour sa part, distribue 2 textes tirés de « Dieu qui vient à l’homme », volume 1. Du Deuil au dévoilement de Dieu. CERF 2002. La 1ère idée, pages 120 à 122, est relative à la modernité, avec la thèse selon laquelle le message évangélique est celui de l’émancipation et de la libération, autrement dit c’est lui, le message des Lumières. La 2ème idée, page 446, est un examen critique de la tradition. La 3ème idée, pages 464, 468 à 469, c’est la conversion à opérer du Dieu tout puissant et aliénant que tout homme conçoit spontanément vers le Dieu de la croix qui est chemin de libération.

A Suivi un temps d’échanges en petits groupes sur les idées évoquées, puis un temps de partage spontané des fruits des réflexions des un(e)s ou des autres, avant un temps de prière en commun.

 Propos enregistrés et mis en forme par Jean-François

 

Des ADAPs ou des messes ?

Doyenné de la Couronne-Ouest

Paroisses de la Suze, Roëzé, Fillé, Louplande et Foulletourte

Quelques convictions sur la question du rassemblement dominical

Depuis ma prise en charge de tout le doyenné, malgré la présence de trois confrères retraités, nous avons cessé de tourner dans les différents villages des paroisses. La messe dominicale est donc théoriquement célébrée en un lieu central dans chaque paroisse. Depuis, des personnes ont cessé toute pratique.

En 2006, dans l’incapacité de proposer la messe chaque dimanche dans chaque paroisse, les EAP ont choisi de mettre en place deux à six Assemblées Dominicales Autour de la Parole (sans communion) par an et par paroisse. Les équipes liturgiques ont été formées. Avec la maladie de deux des trois prêtres retraités, le nombre des ADAP a augmenté. Elles sont aujourd’hui proposées une à deux fois par mois.

Forts de cette pratique des ADAP depuis plus de  quatre ans, je constate :

  1. Que l’habitude est prise par les fidèles malgré les légitimes réticences du début.
  2. Qu’il y a moins de monde qu’à une messe (entre 25 et 40 personnes contre 30 à 70 personnes pour la messe selon les lieux), mais les gens sont heureux de s’y retrouver. Paradoxalement, les fidèles disent qu’ils se sentent faire corps. Des gens qui ne peuvent s’approcher de la table eucharistique s’y trouvent bien. La paroisse ne se fait pas exclusivement par l’eucharistie : j’en suis témoins. L’ADAP peut être une belle célébration qui creuse le désir de l’eucharistie.
  3. Que cette pratique évite une dispersion des fidèles et entretient les liens fraternels nécessaires à la vie de la paroisse et au maintien des services pour la mission de proximité. Ainsi la paroisse ne dépérit pas.
  4. Qu’une minorité de personnes qui la désire se déplace vers la messe la plus proche.

Chaque fois que la messe est centralisée sur le doyenné (cendres, semaine sainte, quelques dimanches par an, etc.),  je constate:

  1. Que ce sont, certes, des moments de fête nécessaires, mais que seuls se déplacent les fidèles, « piliers » de nos paroisses. Les autres (la majorité) ne pratiquent pas à ces occasions sinon via leur petit écran peut-être.
  2. Que le co-voiturage, chaque fois qu’il est proposé, est un échec. Il est difficile à mettre en œuvre. Cela ne marche pas.

Faut-il centraliser, aujourd’hui, la messe dominicale au niveau du doyenné ? Je ne le pense pas, pour plusieurs raisons :

  1. Le risque est grand de se retrouver entre « piliers » et convaincus seulement. Les familles du caté ont du mal à se déplacer sur un tel territoire. Nous le mesurons déjà.
  2. On accélère la déchristianisation des campagnes, en abandonnant les personnes qui ne se déplaceront pas, en détruisant les paroisses dont les membres ne se rassembleront plus localement et en décourageant les fidèles bénévoles qui ne s’engageront pas forcément au niveau du pôle eucharistique éloigné de leur lieu de résidence.
  3. Qu’est-ce qui est juste : être dans la norme ou permettre au plus grand nombre de fidèles de pratiquer sa foi ?

Enfin, vu l’âge moyen des fidèles et le rythme de vie des jeunes familles, est-il réaliste d’envisager fidéliser les paroissiens sur des rassemblements à l’Eglise hors du dimanche, inscrit en chacun comme jour du Seigneur? Dans mon doyenné, les propositions spirituelles en semaine rassemblent très peu de monde.

Bref, centraliser le culte dominical au niveau d’un doyenné autour de l’eucharistie et du prêtre et penser que les paroisses continueront d’être missionnaires localement n’est-ce pas viser la quadrature du cercle? Est-ce consentir au réel ?

La question du dimanche est liée à celle de la vie des paroisses et de leur existence territoriale. C’est un chantier qu’il devient urgent de mener et qui mérite une démarche synodale du peuple de Dieu en Sarthe.

Renaud LABY

Une belle interview de Guy Aurenche

Interview de Guy Aurenche

accordée à la Revue « Les Réseaux des Parvis »

Humaniser le monde avec et par delà la Religion…

Face aux drames que connaît le monde actuel, le CCFD-Terre Solidaire déploie une créativité peu commune par ailleurs dans le catholicisme romain. D’où lui vient-elle ?

Le CCFD-Terre Solidaire s’est développé en tension permanente entre la société et l’évangile, porté par un triple mouvement :

La première dynamique qui nous anime est celle du monde dans lequel nous vivons. Elle est à l’origine de notre organisme et en a commandé l’évolution. C’est en cheminant avec la communauté humaine au fil des événements, en partageant ses joies et ses soucis, que nous avons lié alliance avec elle, et c’est de là que provient notre crédibilité. Il me semble éclairant à cet égard de souligner que le CCFD est né d’un appel au secours de la société civile, d’une initiative laïque et non pas religieuse. Lorsque la FAO a lancé une collecte mondiale contre la faim en 1960-1961, Jean XXIII, le pape de « l’option préférentielle pour les pauvres », a réalisé que l’Église devait se mobiliser d’urgence pour répondre à cet appel, et qu’elle devait pour cela se joindre aux politiques publiques visant à secourir les plus démunis. Notre appartenance confessionnelle doit être vécue librement à la lumière des réponses que nous apportons aux besoins des hommes et aux exigences évangéliques.

En deuxième lieu, je dirai que notre action se veut radicalement « catholique » au sens étymologique de ce terme, c’est-à-dire universelle, à l’opposé des revendications et des replis identitaires qu’affectionnent certains milieux d’Église. Il faut bien réaliser que nous ne sommes pas catholiques lorsque nous restons dans nos sacristies, lorsque nous ne nous intéressons qu’aux problèmes répertoriés comme prioritaires par l’institution ecclésiastique. Se vouloir catholique oblige au contraire à rejoindre le monde, à se frotter aux grands problèmes contemporains, à prendre le risque d’établir des partenariats aux marges de l’ordre établi, à œuvrer avec les hommes, les femmes et les groupes engagés dans les mêmes combats que nous au service de l’humanité, et ce quelle que soit leur appartenance religieuse, ou leur refus des religions. Je suis profondément heureux que le CCFD puisse ainsi témoigner de la catholicité de la foi chrétienne.

Troisième dynamique essentielle pour nous, celle du partenariat. Les engagements comme les nôtres ne peuvent se vivre que dans l’ouverture aux autres et le partage, dans une solidarité sans cesse à approfondir et des réseaux à étendre. Cela s’impose au sein de l’Église comme avec nos partenaires du Nord et du Sud. Dès sa naissance et jusqu’à présent, le CCFD a constamment cherché à promouvoir la collaboration avec les mouvements partageant l’essentiel de ses convictions, veillant à toujours privilégier la collégialité du pouvoir décisionnel. Abhorrant les enfermements, nous voulons créer des lieux de rencontre, de dialogue et de liberté où il fait bon respirer et vivre l’évangile ou, à défaut de références religieuses, un humanisme ouvert et militant. Nous travaillons sans exclusive avec des mouvements très divers, allant de l’Action catholique ou d’associations protestantes à nombre d’ONG se rattachant à d’autres religions ou dépourvues de toute attache religieuse, comme ATTAC par exemple.

Que beaucoup de nos partenaires du Sud ne soient pas catholiques ne diminue en rien la portée de notre action, bien au contraire. La pluralité culturelle et religieuse de nos relations témoigne de la catholicité de l’évangile et de la nôtre, de l’universalité à laquelle appelle notre foi. Aussi simple qu’exigeant, l’unique critère qui fonde la collaboration avec nos partenaires est le sérieux des programmes à entreprendre en commun au service des hommes, leur inscription dans un processus de transformation sociale du monde par delà les actions de charité ponctuelles. C’est, en d’autres termes, la validité éthique et politique de leurs projets. Un tel partenariat n’est évidemment possible que dans un respect réciproque de ceux qui font alliance, moyennant une franche et ferme volonté de lever de part et d’autre les ambiguïtés qui peuvent exister ou survenir. Cela exige une grande rigueur, une fidélité sans faille à soi et aux autres en même temps qu’une réelle capacité de se remettre en question. Tout le reste se négocie.

Comment conciliez-vous la vocation évangélique à servir les hommes sans considération de religion avec les stratégies parfois très institutionnelles des structures ecclésiastiques ?

Avant de répondre à cette question, je rappellerai l’immense reconnaissance que j’éprouve personnellement envers l’Église, envers cette communauté d’hommes et de femmes qui m’a transmis les paroles d’un certain Jésus de Nazareth et qui se sent chargée de continuer à les transmettre. Je crois que ces paroles sont porteuses de la vie dans sa plénitude, et c’est pourquoi elles fondent de manière indéfectible mon attachement à la communauté ecclésiale. Mais il va de soi que cette fidélité n’implique pas une soumission sans réserve à l’appareil institutionnel des autorités ecclésiastiques. Pour moi, l’Église transcende les structures particulières qu’elle emprunte à travers l’histoire, utiles mais forcément marquées par les vicissitudes humaines. La vraie fidélité ne s’épanouit que dans les lieux de liberté où chacun est appelé à se libérer et à libérer autrui. Tout ce qui va à l’encontre de cela est antiévangélique et finit par étouffer la foi.

Pour ce qui est du CCFD-Terre Solidaire, sa mission n’est pas d’authentifier le témoignage ou de valider le comportement des responsables de l’Église au regard de la foi chrétienne. Notre mission n’est pas [non plus] de juger les institutions, ni de chercher à leur imposer des réformes correspondant à ce que nous voulons qu’elles soient. Elle est de témoigner de la Bonne Nouvelle directement à travers nos actions sur le terrain, à notre niveau et en dépit de tout, sans nous aigrir et sans nous laisser enfermer dans d’interminables contestations, sans nous épuiser dans d’inutiles affrontements. Notre mission se situe de ce point de vue hors les murs d’une certaine façon. Certes je constate comme tout le monde des insuffisances, des compromissions, des abus de pouvoir, et parfois de terribles contre-témoignages, et je souffre de voir trop souvent l’évangile séquestré et parfois gravement dénaturé. Mais la dénonciation étant vaine et seule la créativité se révélant féconde, l’unique question qui nous taraude est celle-ci : comment pouvons-nous vivre concrètement l’évangile et le partager ? C’est là que nous sommes attendus.

Se rendre audible aujourd’hui oblige à s’immerger dans notre monde et, comme Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob, à en attendre quelque chose : « Donne-moi à boire ! » Respect de la dignité et de la liberté des autres, aux antipodes de l’endoctrinement. Écoute et dialogue pour progresser ensemble. Bien que galvaudé, le terme d’évangélisation ne me gêne pas si c’est bien d’évangile qu’il s’agit. Ce qui compte d’abord, c’est la rencontre et le partage avec le frère en souffrance, et non pas la proclamation fréquemment intempestive du nom de Jésus ou des attributs de Dieu. Une évangélisation que certains qualifieront d’indirecte, mais qui est en fait la plus directe qui soit. Ce ne sont pas les discours qui disent l’évangile et qui en propagent la puissance de vie, c’est le secours humain et matériel apporté à autrui, et notamment aux plus démunis. Que cela ne coïncide pas avec certaines dérives sacralisantes de la religion ne nous chagrine pas au CCFD-Terre Solidaire : Jésus ayant en son temps refusé toute sacralisation de sa personne, les béatifications et les canonisations ne sont pas notre tasse de thé…

Somme toute, cela fait cinquante ans que le CCFD s’efforce de vivre et d’annoncer l’évangile selon ces perspectives, et plutôt rares sont ceux qui contestent la valeur et la portée de son témoignage évangélique sur le terrain. N’est-ce pas un formidable encouragement ? Aucune entreprise humaine n’étant à l’abri des difficultés, il serait évidemment faux de dire qu’il n’y a jamais eu de tensions entre notre organisme et les instances institutionnelles de l’Église. Il y en a eu et il y en aura encore… Mais il me semble infiniment plus important d’insister sur le fait que les responsables de l’Église ont, dans leur ensemble, toujours continué à approuver notre démarche prophétique et à nous soutenir, et les échanges que j’ai régulièrement avec la plupart des évêques de France me permettent d’avoir confiance en l’avenir. Pour surmonter les désaccords, il faut négocier des issues qui sauvegardent l’essentiel tout en tenant compte des contraintes pratiques, le dernier mot devant toujours revenir à l’évangile quel que soit le coût de cette exigence.

Pouvez-vous esquisser les contours de l’alterchristianisme inédit qui est peut-être en voie d’émerger sur le terrain à travers, entre autres, l’action du CCFD-Terre Solidaire  ?

Notre boulot n’est pas d’enseigner le catéchisme, mais de susciter des rencontres qui rendent les hommes plus humains, de repérer et de créer des espaces de liberté où se construit la solidarité sous l’égide de la justice et de la paix. En de tels lieux se dévoile, qu’ils aient ou non un label religieux, un au delà de nous-mêmes et de nos collectivités, une transcendance qui dit une Parole nous appelant à devenir ce que nous sommes, et qui peut de ce fait être entendue bien qu’elle vienne d’ailleurs. L’humanisation de l’homme, notre unique voie vers le divin, voilà la seule grande affaire qui nous intéresse.

« Au cœur de nos hivers, écrivait Albert Camus, je redécouvrais à Tipasa la présence en moi d’un été invincible ! » L’évangélisation consiste d’abord à aider les autres à redécouvrir en eux et autour d’eux, au cœur de leurs hivers, le prodigieux et permanent miracle de cet « été invincible » qui est la matrice de toute vie. Nous ne savons pas qui est Dieu, mais nous pouvons le trouver et le secourir dans notre prochain. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui écrasent l’humanité, mais nous sommes responsables de la fragile et puissante espérance qui permet de les surmonter.

Pour éviter que le vin nouveau fasse éclater les vieilles outres, il faut identifier et assumer les changements qui bouleversent l’ordre ancien du monde et de l’Église. L’un des changements les plus décisifs au regard de la religion est la sécularisation, mais celle-ci est souvent mal supportée par le clergé parce qu’elle le dépouille d’une large part de ses prérogatives et de ses pouvoirs. Il s’ensuit, quand l’Église se replie frileusement sur elle-même dans son périmètre sacralisé, qu’elle se coupe des hommes et perd sa crédibilité, qu’elle se condamne à ne répondre qu’à des questions que la société ne se pose plus. Vain soliloque…

La position du CCFD-Terre Solidaire s’inscrit résolument, là encore, dans le cours de l’histoire humaine interprétée à la lumière de l’évangile. Loin d’être un handicap, la sécularisation représente à ses yeux, dans la société laïque et pluraliste qui est la nôtre, une chance pour l’évangélisation. Ce n’est que dans la société moderne ou postmoderne telle qu’elle est, avec ses attentes et ses détresses, que le Bonne Nouvelle peut être entendue comme un message de libération, de fraternité et de transcendance.

Annoncer l’évangile aux statues qui peuplent nos églises n’est pas seulement inutile, mais c’est détourner et pervertir la Bonne Nouvelle destinée au monde du dehors. Dans le sillage du prophète Isaïe, Jésus a insisté sur la désacralisation inhérente à son message de libération, se déclarant foncièrement opposé aux sacrifices et aux rituels, et donnant la priorité aux œuvres de justice et d’amour. Mais, rétorqueront certains, l’homme a un besoin congénital de sacré : bien des fidèles âgés ont la nostalgie des cérémonies religieuses de leur enfance et une certaine jeunesse s’enthousiasme pour ce qu’on appelle le retour du religieux. Pour exact que soit ce constat au premier abord, c’est une autre carence qu’il révèle surtout, à savoir l’incapacité de nos communautés à répondre aux attentes du monde contemporain à hauteur d’évangile. Vouloir à tout prix restaurer la religion face aux valeurs du monde n’est pas sans rappeler, triste parallèle, l’appui apporté aux dictatures pour sauvegarder l’ordre social et politique sous couvert de lutte contre l’islamisme…

Alors que la génération montante se détourne massivement des structures religieuses, comment expliquer sa disposition à s’engager au CCFD-Terre Solidaire ?

Si les institutions ecclésiales sont assez couramment perçues comme rébarbatives par la jeunesse, c’est pour un ensemble de raisons complexes. Globalement, les jeunes ont tendance à considérer ces institutions comme éloignées d’eux et de leur univers, enfermées dans une sphère de rites et de doctrines plus ou moins chosifiées dépourvus d’intérêt à leurs yeux. Leur attrait pour le CCFD s’explique par des raisons qui, à l’inverse, valorisent la vie et l’engagement libre et responsable. En premier lieu, nos programmes prennent en compte leur besoin de contribuer à instaurer une plus grande solidarité entre les hommes. Un besoin sincère et très fort qui est souvent minimisé à tort par une société si contaminée par le matérialisme consumériste qu’elle en vient à douter de la générosité de sa jeunesse. La deuxième raison réside dans le fait que le CCFD offre aux jeunes la possibilité de devenir acteurs de la transformation des structures sociales. Au lieu d’enseigner et d’encadrer, le CCFD-Terre Solidaire pratique une pédagogie active en proposant aux jeunes de participer à l’humanisation de la société.

Loin de céder au sentiment d’impuissance et de fatalité que les dominants entretiennent à leur profit, le CCFD croit qu’un autre monde est possible, tâche d’acquérir les compétences nécessaires pour travailler à son avènement, recherche les partenaires disposés à lutter avec lui, et s’engage dans les combats en prenant les risques que cela comporte. Lorsque nous stigmatisons l’iniquité du capitalisme financiarisé qui écrase les faibles et détruit la planète, lorsque nous militons pour une économie sociale et solidaire, pour la souveraineté alimentaire et l’accès à l’eau, pour la taxation des transactions financières internationales et la remise de la dette des pays les plus pauvres, contre les paradis fiscaux qui recyclent l’argent volé et l’argent sale, lorsque nous contribuons à la prévention et à la résolution des conflits en dénonçant les trafics d’armes et en venant en aide aux populations déplacées, lorsque notre service du plaidoyer fait du lobbying auprès du G 8 ou du G 20, nous croyons à la pertinence de nos visées et à l’efficacité de nos actions. Si les jeunes ne se mobilisent plus guère pour la religion, beaucoup d’entre eux sont par contre prêts à se mobiliser pour la cause des hommes.

À une de ses parentes qui se plaignait de l’Église dans les années 30, Teilhard de Chardin a répondu à peu près ceci : « Ma chère cousine, je peux effectivement être d’accord avec vous : actuellement, la saison est un peu lourde ! » Cette concession faite en connaissance de cause par un passionné des hommes et de Dieu m’autorise à dire que la saison est un peu lourde depuis quelque temps déjà, et qu’elle est peut-être toujours un peu lourde dans l’Église comme dans le monde… Mais ce n’est pas cela qui importe le plus. Seule compte l’espérance que nous sommes capables de susciter et de transmettre à ceux qui prendront la relève, seule compte l’espérance que nous mettons en œuvre avec eux malgré les obstacles et les déceptions. Dans son livre intitulé Incipit, Maurice Bellet dit : « Ce qui est premier, ce n’est pas la tristesse, c’est l’amour. » La vie continue, un autre monde est possible, l’aventure de l’évangile se poursuit et engendre sur le terrain un christianisme inédit tout en restant fidèle à la Parole reçue au début et au sillon tracé depuis.

Jean-Marie Kohler – www.recherche-plurielle.net