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Archives de février, 2020

Dominique Collin mercredi 4 mars 2020 à CAEN

Extraits de l’Interview de D. COLLIN dans le journal La Croix

Céline Hoyeau : Vous prenez pour point de départ de votre réflexion le fait que l’Évangile ne parle pas à grand monde. Sur quoi appuyez-vous ce constat ?
Dominique Collin : Bien que la chrétienté soit derrière nous, nous continuons à faire parler l’Évangile dans le sens qu’il recevait autrefois mais qui n’est plus significatif aujourd’hui. Or, il est de la nature d’une « heureuse annonce » d’être significative, c’est-à-dire importante. Importante pour quoi ? Pour vivre bien sûr ! Mais si l’Évangile n’est guère entendu de nos jours, c’est parce que nos contemporains ne voient pas en quoi il pourrait les concerner, changer leur rapport à la vie. Beaucoup de catholiques pratiquants eux-mêmes ne sauraient dire en quoi l’Évangile est de la plus haute importance. Si la question vitale pour chacun est : « À quoi rime ma vie ? », entendons-nous que l’Évangile est, comme le dit la Première Lettre de Jean, « la parole de la vie », autrement dit l’expression de la vie elle-même ? Or, chacun de nous est menacé par la tentation du « dé-vivre », ce néologisme que j’aime beaucoup et qui signifie « non pas mourir mais cesser de vivre »… Selon moi, l’annonce de l’Évangile doit en revenir à ce plan tout à fait existentiel, significatif donc, hors duquel il ne peut pas être une bonne nouvelle en acte.
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Bonne navigation
Céline Hoyeau : Vous êtes dominicain, vous avez consacré votre vie à la prédication. Votre constat s’enracine-t-il dans une expérience personnelle ?
Dominique Collin : Je me sens moi-même au milieu du gué. D’un côté se tiennent les chrétiens de souche, qui attendent de l’Église qu’elle les confirme dans leur foi et dans leur pratique. Sur la rive opposée, le plus grand nombre, de plus en plus éloignés de l’Église.
Mes amis les plus proches ne sont pas contre l’Église mais ils ne se sentent pas concernés par son discours. L’un d’eux, venu m’entendre célébrer la messe il y a quelque mois – ce qu’il ne fait jamais –, ne s’est à aucun moment senti rejoint par ce qui se disait ou par ce qu’il voyait. Faire parler l’Évangile comme une parole de vie : tel est aujourd’hui le plus grand défi pour les chrétiens.
Heureusement, je constate aussi avec joie que l’Évangile n’a rien perdu de sa force, encore faut-il qu’il soit exprimé comme une parole de vie, et non comme un message religieux d’un autre âge. Même la déchristianisation, dont on pourrait se plaindre, est moins un obstacle qu’une chance. Du moins est-elle un formidable défi. Parce que, d’une manière ou d’une autre, elle nous oblige à partir, non pas du « déjà-entendu », mais de l’inouï, du « non-encore-entendu ». En ce sens, « inouï » est un autre nom pour dire « significatif ».
Céline Hoyeau : Comment faire entendre l’inouï de l’Évangile, selon vous ? Ce serait cela, la nouvelle évangélisation ?
Dominique Collin : Je ne parlerai pas de nouvelle évangélisation, ce qui pourrait, à tort, faire croire à une stratégie de re-christianisation. Pour faire entendre l’inouï de l’Évangile, il faut d’abord l’avoir entendu. Or, les chrétiens croient savoir ce que dit l’Évangile, quel est son message. Ils disent : « L’Évangile, c’est ce message d’amour », comme s’ils savaient ce qu’est l’amour alors que l’Évangile nous le révèle tout autre, inouï donc. Faire entendre l’Évangile, c’est faire entendre à quelqu’un comment l’Évangile est devenu à ce point important qu’on ne comprendrait plus rien à la vie ou à l’amour en dehors de lui.
J’insiste : l’Évangile est une parole « parlante », une communication de la joie d’exister. On ne communique pas la joie d’exister comme on apprend une équation ou une information quelconque. Et c’est pourtant ainsi que nous continuons à parler de l’Évangile. Comme on dit que le feu communique la chaleur, l’Évangile est significatif quand il partage la joie d’exister. C’est en cela que l’Évangile est l’antidote au nihilisme de notre époque, cette aspiration au rien qui est si désespérante de nos jours.
Céline Hoyeau : Dans votre reformulation du message de l’Évangile (« communication de la joie d’exister ») n’apparaît pas le nom du Christ, alors que le christianisme est précisément révélation de Dieu en la personne de Jésus-Christ…
Dominique Collin : Vous dites vrai quant au sens de la parole chrétienne mais vous prenez le risque, en parlant ainsi, de prolonger son insignifiance, ce qui arrive quand elle ne dit plus rien à plus grand monde. Pourquoi ? Parce que le mot « Dieu » renvoie à une idée morte et que la personne de Jésus-Christ n’intéresse plus en dehors de Monsieur Jésus, personnage qu’on renvoie à l’histoire. L’enjeu qui est le nôtre est de distinguer la « signification » de la parole chrétienne de sa « significativité ». Pendant longtemps, l’Église a essayé de persuader du sens objectif de sa doctrine et de sa morale. Maintenant que les questions doctrinales sont taries, il nous faut nous montrer capables d’exprimer comment la parole chrétienne fait corps avec la « parole de la vie », qui parle en tout être humain. Révélation de Dieu, l’Évangile l’est certainement, mais il est aussi révélation d’une vie qui nous est offerte et qui, déjà, parle ou vibre au plus intime de nous. Malheureusement, trop souvent, nous ne nous rendons pas compte que nous transmettons un langage religieux en partie suranné ou un dialecte « catho », au lieu de dire une parole qu’autrui pourrait reconnaître en lui-même comme parlante, vraie, bonne à recevoir, encourageante et propre à redonner la joie.
Autrement dit, il n’y a de communication de l’Évangile que quand se forme entre celui qui l’annonce et celui à qui il l’adresse une entente commune. C’est bien ce qui manque le plus aujourd’hui à la parole chrétienne : une entente commune avec le désir de vivre de nos contemporains, désir mis à mal par une société marchande et agressive. Pourquoi alors leur faire la morale ou leur parler un langage qui ne leur dit rien ?
Céline Hoyeau : Comment transmettre cette « communication de la joie d’exister » ?
Dominique Collin : La condition fondamentale, c’est d’abord d’entendre que l’Évangile est cette communication de la joie d’exister. Nombreux sont les gens qui pensent que l’Évangile est une fable ancienne qui n’a plus de sens ou une morale culpabilisante à dépasser. Peu entendent qu’il conduit à la « vraie vie ». Mais il est vrai aussi qu’on ne peut entendre l’Évangile sans accepter d’être dérouté par sa « folle sagesse », laquelle nous invite à nous déprendre de notre « moi, je », déprise plus difficile à entendre, plus inouïe donc, dans une société du « tout à l’ego » …….